LIV. Vil. — S0.\ AFFECTION POUR SES AMIS
sa vie : « Dix ans de vie de plus ou de moins ne sont rien, » répondait-il; et il continuait ses travaux excessifs, qui, au jugement d'un grand nombre, abrégèrent ses jours *.
Les premiers sur lesquels le saint évéque épanchait sa charité, c'étaient ses amis. Toutes ses belles qualités lui en avaient fait un grand nombre ; et lui, de son côté, était le meilleur ami qui put se rencontrer ; ami sincère et vrai, ennemi de toute duplicité, plus encore de toute flatterie; ami généreux, qui, mettant son plaisir à faire plaisir aux autres, n'était jamais plus content que quand il avait pu rendre service, et cherchait toujours à faire des heureux, au risque de faire des ingrats ; ami fidèle, toujours égal dans son amitié; ami discret, incapable de laisser échapper un secret par légèreté, mais surtout ami tendre, compatissant et identifiant toute son àme, si je puis ainsi dire, avec celle de ses îimis. Ecoutons-le parler lui-même : « Je « suis par tout le reste de mon àme, dit-il, faible et pauvre ; « mais j'ai l'affection fort tenante et presque immuable à l'en- « droit de ceux qui me donnent le bonheur de leur amitié*. « Quiconque me provoque en la contention d'amitié, il faut « qu'il soit bien ferme; car je ne l'épargne point '. Il n'y a « personne au monde qui ait le cœur plus tendre et plus affec- « tionné pour ses amis que moi, ni qui éprouve des sentiments « plus vifs de leur séparation *. Je prendrai toujours part à « tous les événements agréables ou désagréables qui vous tou- « cheront, écrivait-il à son ami Deshayes, lequel par un senti- « ment chrétien avait pardonné une grave injure, mais je me « réjouis de celui-ci qui a donné lieu au pardon que vous avez « accordé à celui qui, sans sujet, avait pratiqué la déloyauté à « votre endroit : c'est en cela que git le plus grand cflort de « l'àme ; c'est là ce qui attire le plus la faveur du ciel '. »
* Dép. de sainte Chantai, art. 27.
* Lettre tsi'.
5 Lettre lxiu*.
* Lettre cccdsxxu*.
* Lettre L*.
Le saint évêque avait grâce pour tenir ce langage à son ami ; car quoiqu'il fût si bon, il eut cependant lui-même grand nombre d'ennemis, qui souvent l'outragèrent, comme nous l'avons vu dans le cours de son histoire ; et il ne sen vengea jamais qu'en leur faisant tout le bien possible, de sorte que c'était une chose notoire qu'il suffisait de lui avoir fait quelque peine pour éprouver aussitôt les effets de sa bonté, ou de l'avoir outragé pour recevoir ses faveurs '.
« Je ne sais, disait-il-, comment j'ai le cœur fait; mais j'ai « un tel plaisir, je ressens une suavité si délicieuse et si parti- « culière à aimer mes ennemis, que si Dieu m'avait défendu « de les aimer, j'aurais bien de la peine à lui obéir. Il y a bien « quelque petit combat, mais entin il en faut venir à cette pa- « rôle de David : Fâchez-vous, mais ne péchez pas. Oh ! non ; « car pourquoi ne supporterions-nous pas ceux que Dieu même « supporte, ayant devant les yeux le grand exemple de Jésus- « Christ priant en croix pour ses ennemis. Certes, ils ne nous « ont pas crucifiés ni persécutés jusqu'à la mort. Oh! qui ne « l'aimerait, ce cher ennemi pour qui Jésus-Christ a prié, pour « qui il est mort? car il ne priait pas seulement pour ceux qui « le crucifiaient, mais encore pour ceux qui nous persécutent « et qui le persécutent en nous, selon ce qu'il dit à saint « Paul : Pourquoi me persécutes-tu? Cela s'entend, en ses « membres. »
Des religieux lui ayant un jour manqué jusqu'à en veniiaux violences et aux voies de fait, il les en reprit avec la fermeté que son devoir exigeait, mais sans aucun emportement^ et le lendemain, le supérieur de la maison étant venu lui demander une faveur signalée, il la lui accorda avec sa bonté accoutumée. « Comment! lui dit un des siens, vous les traite/. « ainsi après ce qu'ils vous ont fait ! — Si ce Père m'eut de- « mandé un de mes bras, répondit-il, je le lui aurais donné. »
♦ Dép. de Lcamontex . — Bép. de sainte Chantai, nvt. oi. - Esprit de suint François de Sales, i'" p., scct. xxxii.