‹ Vie de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 160 sur 231 · LIV. Vil. — SA CHARITÉ POUR LE PROCHAIN · texte numérisé non relu

LIV. Vil. — SA CHARITÉ POUR LE PROCHAIN

Une fois il reçut deux lettres : l'une était très-piquante et propre à le blesser au vif: «Je ne lépondrai pas, dit-il, mais je prierai « Dieu de parler au cœur de cet homme et de lui faire con- « naître sa volonté ; » l'autre lettre lui apprenait qu'un certain gentilhomme parlait de lui indignement en plusieurs compagnies : « Que conclure de là, dit-il, sinon qu'il faut que je prie « beaucoup pour lui ? » 11 y avait deux ans qu'une personne le poursuivait de paroles dédaigneuses et méprisantes, lui et son cher ordre de la Visitation, lorsque, ayant occasion de parler dans une de ses lettres de cet homme qui s'était fait gratuitement son ennemi, il écrivit ces paroles : « Je l'aime incroya- « blement ! Oh ! que je lui souhaite de bien ! » Et quelque temps après, ayant appris sa mort, il en témoigna une vive douleur comme s'il eût perdu un ami. Quelques mois plus tard, on lui parla encore de cet ennemi : « Ah ! dit-il, je prie « tous les jours Dieu pour lui quand je suis au saint autel. »

Ainsi, amis et ennemis, tous trouvaient auprès du saint évèque l'accueil le plus gracieux. La charité qui surabondait dans son cœur semblait s'épancher dans tous ses entretiens comme sur tous ses traits et toutes ses manières. Un front toujours serein, un air toujours riant, toujours ouvert, une repartie vive et prompte, nne douceur inexprimable faisaient admirer en lui tout ce que la vertu a d'aimable. Phableaux volontés des autres en tout ce qui était permis, il vivait avec tous dans une entente parfaite : « J'ai plutôt fait, disait-il, de condescendre au vouloir « d' autrui que d amerter les autres à faire ce que je veux. » Quelquefois il était assiégé jusque par vingt ou trente importuns qui voulaient lui parler au moment où d'autres occupations graves l'absorbaient dans sa chambre; il quittait tout pour les entendre, et ne cessait point qu'il ne les eût tous pleinement satisfaits. Il se prêtait à chacun de la meilleure grâce, et ne laissait jamais entrevoir le moindre signe d'ennui, d'impatience ou de fatigue, sauf une seule fois où, après avoir été ainsi occupé sans relâche à donner audience depuis le grand matin jusqu'à deux heures de l'après midi, il s'écria : « Je n'en puis

« plus, » et congédia les visiteurs par impossibilité de continuer à les entendre,

Comme c'étaient surtout les femmes qui, abusant de la facilité avec laquelle on l'approchait, se pressaient en foule pour le consulter, M. Déage, cet ancien précepteur auqueirbumble prélat avait Jaissé la liberté de le reprendre comme s'il eût été encore son disciple, se permit de lui en faire des reproches sévères. « Cette affluencc de femmes à l'évôché, lui dit-il, est in- « convenante, et je crains que les mauvaises langues n'en abu- « sent pour attaquer votre réputation, qui me tient plus au « cœur que la mienne. — Monsieur, répondit le saint évoque, « Dieu, qui est charité, m'a attaché à un emploi de charité où « je me dois à tous, surtout aux faibles et aux infirmes. Notre- « Seigneur sait qu'en tout cela je ne regarde que son amour. « Tant que je me tiendrai fortement attaché à lui, il ne per- « mettra pas que je tombe et me soutiendra de sa main puis- « santé. Un roseau en la main de Jésus-Christ' devient une « colonne du temple *. » Un autre censeur se permit à son tour de le blâmer à ce sujet, ajoutant qu'il ne concevait pas « pour- « quoi les femmes allaient tant après lui qui ne leur disait pas « grand'chose. — Eh! reprit gaiement le saint prélat, appelez- « vous donc rien de leur laisser tout dire ? Elles ont plus besoin « qu'on ait des oreilles pour les entendre qu'une langue pour « leur parler. Elles en disent assez pour elles et pour moi; et « c'est probablement cette facilité à les écouter qui fait qu'elles « s'empressent autour de ma personne : car rien ne plaît tant « à un grand parleur qu'un patient auditeur ^. »

Après avoir reçu les personnes qui se présentaient, le charitable pasteur allait voir lui-même ceux ou celles que la maladie empêchait de venir à lui; et c'était alors qu'éclatait mieux encore la tendresse de sa charité : on eût dit une mère au chevet de son enfant malade ; il les exhortait, non par de

' Esprit de saint François de Sales, \" p., soct. xxviii. ^ Ihid., Vil" p., sect. iv.

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