LIV. V. — MALADIE DE MADAME DE CUA>ÏAL
« pauvres malades j'essuyais les plaies de Jésus -Christ meur- « tri pour nos péchés et couvert de plus d'ulcères que s'il « eût été atteint d'une lèpre universelle \ » Mais au moment où tant de charité faisait bénir le nouvel ordre et lui attirait des sujets, son fondement manqua de crouler. Madame de (ylianlal, tout en se livrant à tant de travaux pour le service des malades, était malade elle-même et n'était forte dans son infirmité que par l'énergie surnaturelle que lui donnait la grâce divine. Dès son noviciat, elle avait été souffrante, et, sauf de bons intervalles, sujette à des crises si violentes accompagnées d'une complète prostration de forces et de la perte de la parole, que, chaque fois, on avait cru qu'elle allait mourir. Ces accidents redoublèrent si fort au milieu de toutes ses fatigues, qu'on craignit de la perdre. Le saint évoque, qui la regardait comme le soutien de l'ordre, fit aussitôt appeler en consultation les médecins les plus célèbres : mais, loin de guérir ou de soulager le mal, les remèdes prescrits par les docteurs ne servirent qu'à l'augmenter*. Alors il s'adressa à un médecin hérétique qui était en grand renom. Le médecin se rendit à l'invitation et étudia l'état de la malade, ne soupçonnant pas sans doute que l'homme apostolique qui le considérait comme beaucoup plus malade lui-même, à raison de ses erreurs, se préoccupait plus vivement encore de sa propre guérison spirituelle : « Ah ! disait « le saint évèque^ que ne donnerais-je pas pour le salut d'une « brebis si à plaindre ! Vive Dieu ! devant lequel je vis et je « parle, je voudrais donner ma peau, mon sang, ma vie tem- « porelle pour l'arracher à la mort éternelle. »
Ce nouveau docteur ne réussit pas mieux que ses confrères. « Je ne vois, dit-Il, qu'une cause du mal : madame est malade « de l'amour de Dieu, et je ne sais point guérir ces maux-là. » C'était là, en effet, le caractère saillant de son état; l'amour divin l'absorbait tellement, que, s'oubliant elle-même pour ne
' De Cambis, t. II, p. 284.
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voir que le bon plaisir de Dieu, elle ne demandait rien, ne refusait rien; et, indifférente à vivre ou à mourir selon qu'il plairait à Dieu, elle prenait tous les remèdes qu'on lui présentait sans aucune attention aux effets qu'ils pourraient avoir. « J'ai « bien connu, dit-elle un jour dans un excès d'abandon qui ne « doit pas faire règle , que cette prescription du médecin me « ferait mal ; mais je n'y ai pas arrêté ma pensée. Jusqu'à « ce qu'on m'eût commandé de dire ce que je verrais m' être « nuisible, j'eusse eu un grand scrupule de me mêler de moi- « même après m'êlre donnée à Dieu et à l'obéissance : j'eusse « bien mieux aimé mourir par soumission et abandon que de « vivre par soin de moi. » Son saint directeur la rappelait souvent à cette disposition d'abandon à Dieu : « Mettez votre tête « sous le pied de la croix, lui disait-il, et tenez-vous là hum- « blement pour recevoir les mérites du sang précieux qui en « découle, avec grande confiance en la miséricorde divine. » Lui-même se tenait, au sujet de sa maladie, dans cet état de parfait abandon, attendant en paix, mais non sans une vive anxiété, le cours que prendrait le mal: « Elle est bien malade. « cette bonne mère, écrivait-il \ et mon esprit beaucoup en « peine sur son état ; mais si le souverain architecte de cette « nouvelle congrégation veut arracher du fondement la pre- « mière pierre fondamentale qu'il y a jetée , pour la mettre en « la sainte Jérusalem, il sait bien ce qu'il veut faire du reste « de l'édifice, et dans cette vue je me tiens en paix. »
Cependant le mal empira . et on vint lui annoncer que la malade touchait à sa fin, que les médecins l'avaient abandonnée, et que tout espoir était perdu. C'aurait été pour tout autre un coup terrible ; il voyait près de lui échapper celle sur laquelle il avait fondé de si grands desseins et conçu de si belles espérances ; mais il s'était tellement accoutumé à sacrifier sa propre volonté sur l'autel de la volonté divine, qu'il ne se troubla aucunement; et étant allé pour dire le dernier adieu
' Lettre ccxxiv^