LIV. VII. — SA CHARITÉ POUR LE PROCHAIN
« expédient qui nous fera gagner aujourd'hui à chacun dix « écus, si vous voulez me croire. — Que faut-il faire, monsei- « gneur? dit aussitôt l'emprunteur. — Rien de plus facile, «dit François; nous n'avons, vous et moi, qu'à ouvrir « la main ; tenez, voilà dix écus que je vous donne en pur don « au lieu de vous en prêter vingt ; vous gagnerez ainsi ces dix « écus, et moi je regarderai les dix autres comme gagnés si « vous m'exemptez de vous les prêter. » Cet homme trouva l'expédient parfait, et s'en retourna ravi de la bonté de son charitable pasteur \
On se demande comment, avec un revenu très-minime, il a été possible de faire face à tant d'œuvres de miséricorde, sans nuire à l'entretien de la maison épiscopale. que le saint prélat tenait toujours sur un pied honorable et digne de sa position : c'est là un mystère que les contemporains n'ont pu expliquer et qui leur a semblé tenir du miracle; c'est là du moins une preuve frappante de tout le bien que peut faire la charité avec des ressources médiocres, quand elle est elle-même l'économe de la maison. Rolland, ce fidèle serviteur du saint évêque, qui avait en mains le maniement de tous les revenus, ne s accommodait pas de cette doctrine , et souvent il faisait difficulté de donner de l'argent pour les aumônes; mais toujours François l'y obligeait, affirmant qu'il ne fallait pas se mettre en peine, pourvu que les années pussent se joindre l'une à l'autre, que Dieu pourvoirait à tout et ne permettrait pas qu'on vint à manquer du nécessaire pour avoir fait la charité à ses serviteurs '; et l'expérience prouva qu il avait raison.
Toutefois, quelque touchante que fût la charité de François de Sales à l'égard des besoins du prochain, elle était bien plus admirable encore à l'égard de ses défauts : «Il faut, disait-il, « que les hommes aient patience les uns avec les autres, et les « plus braves sont ceux qui supportent le mieux les défauts d'au-
* Esprit de saint François de Sales, III* p., sect. vi el ni.
* Dép. de Michel Favre.
« trui... C'est une grande partie de notre perfection de nous « supporter les uns les autres dans nos imperfections, et « l'amour du prochain ne peut mieux s'exercer qu'en ce sup- « port' . Il est aisé d'aimer ceux qui sont d'un caractère agréable « et complaisant ; mais aimer ceux qui ont des travers, une « humeur fâcheuse et chagrine, c'est la vraie pierre de touche « de la charité. » Aussi le saint évoque insistait fortement, dans ses entretiens comme dans ses écrits, sur certaines vertus qu'il disait n'être point assez estimées, savoir la cordialité, la patience, ralîabilité, la bonté, le support des défauts d'autrui, et il estimait une illusion de s'imaginer qu'on peut faire de grandes choses pour le prochain lorsqu'on ne sait pas supporter les humeurs agrestes, les incivilités et surtout les importunités de certaines gens qui, pour des choses de rien, viennent vous déranger hors de propos et à contre-temps*.
Fidèle à ces principes, François supportait les défauts de tous, s'accommodait à l'hTumeur de chacun, conversait volontiers avec les gens les plus grossiers et les plus vils, sans jamais en dédaigner un seul , quelque pauvre et misérable qu'il fût. Enfin il souffrait tout de tout le monde sans jamais rien faire souffrir à personne^, et recommandait à tous de faire de même. Un jour que, pour obéir au médecin, il se promenait dans le jardin d'une maison religieuse qu'il avait établie à Annecy en grande partie à ses frais, il entendit un religieux hypocondriaque murmurer de ce que l'évêque venait le déranger dans ses rêveries; il sortit aussitôt du jardin sans se plaindre et alla se promener en pleine campagne. Un autre jour, dit M. de Belley*, je me plaignais de quelques gentilshommes de la campagne qui, étant pauvres comme Job, prenaient des tons de prince et de grand seigneur et vantaient sans cesse leur noblesse et les
* Lettre cccxliu*. — Esprit de saint François de Sales, XVII* part., sect. XXII. — XVIIl' part., sect. xlvii.
^ Esprit de saint François de Sales, II" part., sect. xxv. 5 Dép. dePassis.
* Esprit de saint François de Sales, l" p., sect. vm.
UV. vu. — SA CHARITÉ POUR LE PROCHALX. 575
hauts faits de leurs ancêtres : « Et pourquoi voulez-vous, me « répondit-il gracieusement, que ces pauvres gens soient dou- « blement pauvres? Ils se consolent de leur pauvreté en pena sant qu'ils sont riches d'honneur : c'est une faiblesse d'esprit « qu'il faut supporter. » Une dame de qualité, dont la conduite dans le monde avait été peu chrétienne, étant venue demander à sainte Chantai à se retirer à la Visitation, celle-ci consulta le saint prélat : « Ne me demandez pas conseil pour cela, lui « dit-il, je suis partial pour la charité. »
En effet, il semblait avoir une tendresse particulière pour les personnes qui avaient quelque défaut d'esprit, de cœur ou de corps. Une novice ayant été refusée à la Visitation parce qu'on jugeait sa rusticité incompatible avec les vertus nécessaires pour vivre en communauté, il en fut tout attristé : « Eh ! quoi « donc! ma mère, dit-il à sainte Chantai, a-t-on plus d'égard « à des imperfections de nature qu'à la bonne volonté d'une « âme qui a le courage de tout faire pour corriger ses défi fauts et remplir les devoirs de sa vocation ? Ma mère, « ajouta-t-il, combien a-t-elle de voix? Celle-ci lui en ayant « dit le nombre : — C'est plus de la moitié, reprit-il ; dites à nos « sœurs que la novice est reçue, et que sans faute je viendrai « tel jour recevoir ses vœux *. »
Une autre fois, il se présenta deux filles pour être religieuses, mais à la condition qu'elles porteraient toujours, l'une des pendants d'oreilles, l'autre une bague de verre au doigt. Madame Chantai et toute la communauté voulaient les refuser; mais le saint, leur trouvant d'ailleurs une vraie vocation, les reçut par sa propre autorité, disant qu'il fallait supporter le prochain jusque dans ses niaiseries ; et bientôt les nouvelles religieuses, réfléchissant d'elles-mêmes sur leur vanité, rejetèrent ce futile ornement, honteuses devant Dieu et devant les hommes d'une prétention si ridicule '.
* Recueil de la mère Greffier, p. 21 .
* Idem, p. 17.
A cette indulgence pour les défauts du prochain, correspondait une égale aversion pour la médisance qui les censure et les publie : « Si on ôtaitdu monde la médisance, disait-il, on « retrancherait la plus grande partie des péchés *. » Aussi ne pouvait-il souffrir qu'on parlât défavorablement de qui que ce fût ; et, quand on se permettait un tel langage en sa présence, il cherchait à excuser le mal qu'on rapportait , ou s'il ne le pouvait, parce que la faute était évidente, tantôt il s'écriait en levant les yeux au ciel : « Oh ! que la misère humaine est grande ! « Sciant gentes quoniam hommes siint. Que les tentations sont « quelquefois violentes ! Que le cœur humain a des moments « fâcheux ! » Tantôt il disait : « Hélas ! sans la grâce qui nous « a préservés ou soutenus, nous eussions peut-être fait pire et « nous serions déjà en enfer * ! Qui sait s'ils ne se convertiront « point et ne seront pas un jour de grands saints ! Les plus « grands pécheurs deviennent quelquefois les saints les plus « illustres, témoin David et saint Augustin. »
Un jour, raconte l'évèque de Belley, on parlait devant lui d'une personne qui avait fait une faute très-scandaleuse ; comme on s'élevait fort contre ce scandale : « Oh ! misère humaine! misère humaine! » s'écria-t-il. Comme on continuait à parler : « Oh ! que nous sommes environnés d'in- « firmités! » ajouta-t-il. Comme on continuait encore: « Et « que pouvons-nous de nous-mêmes faire autre chose que « des chutes? s'écria-t-il. Hélas! nous ferions peut-être pire « si Dieu ne nous tenait par la main. » Enfin, voyant que ces réflexions ne faisaient point taire les mauvaises langues, il leur ferma la bouche par ces paroles que l'événement prouva être prophétiques : « Eh bien, cette faute sera l'occasion de son « salut , elle la sentira vivement et la réparera par une vie « sainte'. C'est merveille, s'écria-t-il une autre fois dans un
' Esprit de saint François de Sales, XII* part., sect. xiv.
* Idem, Iir part., sect. xxii.
' Idem, XII' part., sect. xn., et l" part., sect. x.