LIV. VII. — SA CHARITE POUR LE PROCHAIN
« cas semblable \ qu'on ait tant de charité pour la chasteté « jusqu'à prendre sa défense quand elle est blessée, et qu'on « ait si peu la chasteté de la charité, c'est-à-dire la pureté, l'in- « tégrité de cette vertu qui est cependant la mère, la reine, « l'âme de toutes les autres. » Et, développant ensuite cette « double pensée, il écarta ainsi la médisance qui blessait ses oreilles. 11 ne fut pas moins ingénieux à faire taire un autre censeur qui dénigrait le savoir d'un prêtre tout en louant sa vertu : « Il est vrai, dit-il, que la science et la piété sont les « deux yeux d'un bon ecclésiastique; mais comme on ne laisse « pas de recevoir aux ordres ceux qui n'ont qu'un œil, surtout « s'ils ont celui du canon, ainsi un prêtre qui a l'œil du canon, « c'est-à-dire la vie exemplaire et canonique, peut être un bon « religieux. S'il n'a pas le talent qui brille dans la chaire, il « suffit qu'il puisse exhorter et reprendre. Dieu fit instruire « Balaam par sa monture. »
Les railleries sur le prochain ne contristaient pas moins que les médisances le cœur si bon du saint évéque. Quand il les entendait, il en témoignait son déplaisir par la tristesse de son visage, et détournait la conversation, ou s'il ne le pouvait, il ne craignait pas de dire aux railleurs : « Qui vous a donné « le droit de vous égayer aux dépens du prochain ? Voudriez- « vous qu'on vous mît ainsi sur le tapis et qu'on fit l'analomie « de tous vos défauts? S'amuser à rechercher les défauts d'au- « trui, c'est signe qu'on ne s'occupe guère des siens. » Un jour, une demoiselle s'étant permis de tourner en ridicule les défauts naturels et les traits peu gracieux d'une autre, le saint lui dit avec bonté : « C'est Dieu qui nous a faits, nous ne nous sommes « pas faits nous-mêmes, et les œuvres de Dieu sont parfaites. » A ce mot, la demoiselle éclate de rire en disant qu'elle ne trouve nullement cette personne parfaite. « Mademoiselle, ré- « pliqua-t-il, son âme est plus droite, plus belle et meilleure « que la vôtre*. »
* Esprit de saint François de Sales, V' part., sect. xxiv.
* Idem, XII' part , sect. xi.
Enfin, telle était la charité du prélat pour les défauts du prochain, qu'il défendait même la pensée défavorable sur le salut de ceux qui, après avoir mal vécu, meurent sans témoigner leur repentir : « Ne les condamnons pas, disait-il ; nos conjec- « turcs pourraient nous tromper : la persévérance finale ne se « décide pas d'après le mérite ; Dieu s'est réservé le secret de « ceux à qui il la donne. » Et, pour confirmer cette vérité, il racontait ce qu'il avait entendu dire à un prédicateur sur la mort de Luther. « Qui sait, disait celui-ci, si à l'heure de la « mort Dieu ne l'aura pas touché de sa grâce efficace? Il est « vrai que s'il n'est pas damné, il l'aura échappé aussi belle « que fit jamais homme du monde, et il doit une belle chance délie au bon Dieu ; mais enfin nous devons avoir de grands « sentiments de la bonté de Dieu, lequel est infiniment riche « en miséricorde sur ceux qui l'invoquent. Jésus-Christ offrit « sa paix, son amour et le salut à son traître disciple : pource quoi n'aurait-il pas pu offrir la même grâce à ce misérable ce hérésiarque ? » Et de là le charitable prélat concluait qu'il ne fallait jamais désespérer du salut de personne ni déshonorer la mémoire des morts \
Autant le saint évêque avait en aversion la médisance, autant il haïssait les procès, comme la ruine de la charité parmi les hommes^ : c< Jamais, disait-il, Notre-Seigneur ne plaida, quoicc qu'on lui fit mille torts. Je ne blâme point ceux qui plaident, ce pourvu que ce soit justement ; mais je dis, mais j'écris, et, ce s'il était besoin, j'écrirais avec mon sang que, quiconque ce veut être parfait et enfant de Jésus crucifié, doit pratiquer ce cette doctrine : Fuyez les procès. Que le monde frémisse, que ce la prudence de la chair se dépite. Cette parole de Jésus-Christ ce doit être préférée : A qui te veut ôter ta tunique en jugece ment, donne encore ton manteau ^ » Un jour, informé
* Esprit de saint François de Sales, III" part., c. xxvi et xxvn. 2 Idem, VU" part. sect. xxviii. — Lettre dxxvi'. ^ Lettre dcclxciv'.