LIV. VII. — SA DOUCEUR
Celte vertu en lui se produisait au dehors par une bénignité de -visage, une affabilité de manières, une suavité de langage, qui rendait agréable tout ce qu'il faisait et disait : « Je ne pense « pas, dit sainte Chantai, qu'on puisse exprimer par des paro- « les cette exquise douceur que Dieu avait répandue en son « âme, en son visage, ses yeux et ses paroles... On ne voit ja- « mais M. de Genève, disait le baron de Cusy, qu'avec un vi- « sage si doux et si suave , qu'il répand la dévotion dans le « cœur. » Et un autre témoin * ajoute : « Il me semble que « toute la mansuétude qui peut être en un homme, était ras- « semblée en lui ; jamais je ne pouvais me rassasier de le voir « et de l'entendre, tant il était doux et agréable, ne faisant ja- « mais une action, ni ne proférant une parole qui ne fût dé- « trempée dans la douceur de>'otre-Seigneur. » De là ce cri du cœur de saint Vincent de Paul : a Oh î mon Dieu, si monsei- « gneur de Genève est si bon, qu'il faut donc que vous le soyez a vous-même ! »
Il est des personnes fort douces dans le commerce ordinaire de la vie, mais qui, mises à l'épreuve de la controverse et de la dispute, se démentent et laissent voir l'homme avec ses vivacités. Il n'en était point ainsi de notre saint. Dans ses disputes comme dans ses écrits contre les hérétiques, il observait toujours la modération, la politesse, les ménagements que prescrivent la science des égards et les règles de la charité; toujours, enfin, cette douceur de langage qui dispose le cœur à recevoir la vérité. H pensait que celui qui se fâche rend sa cause suspecte ; que si la lumière, lors même qu'une main délicate la présente, blesse souvent les yeux malades de l'hérétique, elle l'aveugle infailliblement si une main imprudente la lui jette au visage sans aucun égard ; qu'enfin, l'orgueil étant le propre caractère de l'hérésie, la moindre dureté qui échappe aigrit, rend furieux, et fait manquer la conversion*.
^ Dép. de Lesmontex.
* Dép. de Favre.
Cet ange de douceur voulait surtout que tous ceux qui venaient à révêché y fussent accueillis avec bienveillance, sans distinction de personnes ; ses domestiques avaient l'ordre de ne jamais les renvoyer, à moins que des affaires indispensables ne rendissent la réception tout à fait impossible ; et, dans ce cas, de les congédier d'une manière si bonne et si cordiale, qu'ils fussent encouragés à revenir. Introduits auprès de lui, il les recevait tous avec grâce, les écoutait avec patience comme s'il n'eût eu autre chose à faire, et répandait tant de suavité dans les cœurs, qu'on estimait une bonne fortune l'occasion de revenir lui parler. Si c'étaient des personnes de qualité, il leur rendait les plus grands honneurs et les nommait par les titres qui les flattaient le plus, « Car, disait-il, comme il n'y a per- « sonne qui se soucie moins des honneurs que moi, il n'y a « personne qui en veuille rendre davantage aux autres. » Un jour môme il lui arriva de traiter avec grande distinction le simple valet d'un gentilhomme; et, comme on hii en faisait la remarque : « C'est, répondit-il, que je ne sais guère discerner « le monde , je ne considère qu'une chose, savoir : que tous « portent le caractère de chrétien. »
Attirés par tant de bonté, les visiteurs semblaient se multiplier chaque jour et se pressaient en foule autour de lui; et lui, sans se sentir importuné, gardait sa douceur et sa paix. « Ce « sont, disait-il, des enfants qui courent au sein de leur père : « jamais une poule ne se fâche quand ses poussins se jettent tous « à la fois sous ses ailes : elle étend, au contraire, le plus qu'elle « peut ses ailes maternelles pour les couvrir tous ; et mon cœur « aussi me semble se dilater à mesure que le nombre de mes « chers enfants s'accroît autour de moi. »
Parmi cette foule se rencontraient souvent de grands pécheurs, quelquefois môme des apostats, qui venaient, encouragés par sa bonté, se jeter entre ses bras; et c'étaient ceux-là qu'il accueillait d'un meilleur cœur, conformément à sa maxime, qu'il faut être plein d'indignation contre le mal, pour ne jamais se le permettre, mais plein de douceur et de commiséra-