LIV. VII. — SA DOUCEUR
« jugeait sainte Madeleine après sa conversion, vous aurez « Jésus-Christ et votre conscience pour défenseurs. — Mais enet fin, vous-même, mon père, que pensez-vous du passé? — « Rien, je vous assure; car comment voulez-vous que ma pen- « sée s'arrête sur ce qui n'est plus rien devant Dieu ? Commen « faire pour ne penser à rien, sinon ne point penser du tout? « Je ne penserai qu'à louer le Seigneur et à célébrer la fête de « votre conversion. Oui, je la veux célébrer, celte chère fête, « avec les anges du ciel qui se réjouissent du changement de « votre cœur. » El. comme en disant ces choses il avait le visage baicné de larmes : « Vous pleurez sans doute sur l'abo- « minalion de ma vie? lui dit la pénitente. — Oh! non, reprit « le saint prélat, je pleure de joie de votre résurrection à la vi « de la grâce*. »
Aussi doux dans le cours de la vie qu'au tribunal de la miséricorde, jamais François ne faisait de conmiandemenl. même à ceux qui étaient sous son obéissance, que par forme de prière et d'insinuation : jamais il ne reprenait personne que par manière de douces remontrances, ou un silence plus significatif que les paroles*. Un jour qu'on lui reprochait de n'avoh* pas réprimandé assez sévèrement un jeune homme qui avait outragé et même frappé sa mère, et qu'on lui avait amené pour qu'il lui fit sentir la grandeur de sa faute : « Que voulez-vous, ré- « pondit-il, j'ai fait ce que j'ai pu pour m'armer d'une colère « qui ne péchât point ; et, à vous dire vrai, j'ai craint de perdre « en un quart d'heure le peu de douceur que je travaille à « amasser, depuis vingt-deux ans, goutte à goutte comme la « rosée, dans le vase de mon pauvre cœur : une abeille resle « plusieurs mois à faire un peu de miel qu'un homme avale en « une bouchée: et puis, que sert de parler à qui n'entend « point? Ce jeune homme n'était pas capable de profiler de mes « remontrances : car la mauvaise disposition de son cœur lui
* Esprit de saint François de Sales, III' p., sect. xxvm.
* Idem, VII* paii., sect. xi. — X' part., sect. ni. — XV p., secl, xin.
« avait ùté sa raison et le jugement ; une correction amère ne « lui eîit servi de rien et m'eût fait grand tort à moi-même, qui a aurais l'ait comme ceux qui se noient en voulant sauver les « autres ^ »
Cette douceur donnait au saint évêque un tel empire sur les cœurs, que, sauf certaines natures exceptionnelles, comme le fils dénaturé dont nous venons de parler, il en faisait tout ce qu'il voulait : rien ne pouvait lui résister. Comme il condescendait volontiers aux désirs de chacun, tous aussi, en retour, se rendaient à ses désirs et s'estimaient heureux de pouvoir lui plaire. Un jour deux hommes se disputaient devant lui avec une violence extrême : il les regarde avec bonté l'un après l'autre, accompagnant ce regard de quelques paroles de paix; et c'en fut assez pour les calmer : vaincus par sa douceur, ils s'embrassèrent l'un l'autre. «J'avoue ingénument, ditM. de Belley^, que j'avais « tant de plaisir à faire quelque chose qui lui fût agréable, que, « quand il me témoignait être content de ce que j'avais fait, je « donnais de la tête dans les étoiles... et j'ai connu des per- (( sonnes qui frémissaient à son abord, non dans la crainte de lui « déplaire, car personne ne lui déplaisait, quelque désagréable f( que l'on fût, mais dans la crainte de ne pas lui plaire assez. »
Aussi recommandait-il constamment la douceur dans le gouvernement des hommes : « L'esprit humain est ainsi fait, « disait-il, il se cabre contre la rigueur : tout par douceur, rien « par force; la rudesse perd tout, aigrit les cœurs, engendre « la haine; et le bien qu'elle fait, elle le fait de si mauvaise « grâce qu'on ne lui en sait pas gré. La douceur, au contraire, « manie le cœur de l'homme à volonté et le façonne selon ses « desseins^.» Delà ce proverbe, qu'il avait souvent à la bouche: « Jamais sucre ne gâte de sauces; mais on les gâte souvent par « trop de sel. » Et cet autre : « Aux bonnes salades il faut plus
* Esprit de saint François de Sales, V" part., soct. xxv.
* Idem, XIV* p., sect. xxiii.
'' Idem, VU" part., sect. xi. — X« part., sect. m.