UV. VIL — SA DOUCEUR
« d'huile que de vinaigre. » De là aussi ces paroles qui lui étaient familières : « Bienheureux les cœurs pliables, ils ne se « rompront pas^ Bienheureux les hommes doux, ils posséde- « ront la terre, c'est-à-dire qu'ils seront les maîtres des cœurs, « et toutes les volontés seront entre leurs mains. »>
Le théâtre le plus ordinaire de sa douceur, c était la prison de l'Évèché, où, selon la discipline de celte époque, on renfermait les ecclésiastiques qui donnaient quelque scandale. Lorsqu'ils pouvaient parvenir à lui parler, ils obtenaient presque toujours leur grâce : son cœur si bon ne pouvait résister à leurs instances; mais, le plus souvent, ce n'était qu'après les avoir convertis par l'ascendant de sa douceur. Un d'entre eux ayant demandé avec larmes une audience du saint évèque, les officiel de la prison refusèrent d'abord d'accéder à sa prière, estimant que sa faute méritait une punition exemplaire: mais enfin, cédant à ses instances, ils le présentent à François: aussitôt le coupable .se jette à ses pieds, crie miséricorde et promet de changer de vie : « Ah! c'est moi, reprend le saint évèque tom- « bant à genoux à son tour devant le prisonnier, c'est moi qui « vous conjure, par la miséricorde de Jésus-Christ, d'avoir pitié « de moi, de tout le clergé de ce diocèse, de l'Eglise, de la re- « ligion, que vous compromettez par votre conduite, de vous- « même et de votre àme, que vous perdez pour une éternité; je « vous le demande partout ce qu'il y a de plus sacré au ciel et « en la terre, par le sang de Jésus-Christ que vous foulez aux « pieds, par l'amour du Sauveur que vous crucifiez de nouveau, « par l'esprit de grâce auquel vous faites outrage, réconciliez- « vous avec Dieu par une sincère pénitence, » Ces douces remontrances touchèrent si fort le coupable, que dès lors il changea de vie, et devint un modèle.
Un autre, lui ayant également fait demander audience, les officiers ne voulurent point y consentir : « Eh bien ! leur dit le
♦ Esprit de saint Françoh de Sales, III' p., sect. xsni. — XII' [>., sect. vu et Tiu.
« saint évêque, si vous lui défendez de paraître devant moi. « vous ne me défendrez pas de paraître devant lui : vous ne « vouiez pas qu'il sorte de prison, j'irai l'y trouver. » 11 y va en effet, et, voyant ce pauvre homme à ses pieds, il le relève, le serre dans ses bras, le baise affectueusement tout en larmes, et, se tournant vers les officiers : « V dus ne voyez donc pas, leur « dit-il, que Dieu a pardonné à cet homme; et si Dieu lejus- « tifie, qui le condamnera? Ce ne sera pas moi... Allez, mon « frère, dit-il au coupable, allez en paix, et ne péchez plus : je « reconnais que vous êtes vraiment repentant. — 11 vous trompe, « dirent les officiers, c'est un hypocrite. — S'il me trompe, dit « le saint prélat, il se fait plus de tort qu'à moi ; mais je le crois « franchement converti, et je consens à être caution j)our lui. « — Monseigneur, dit le prisonnier tout en pleurs, qu'on m'im- « pose telle pénitence qu'on voudra, je suis prêt à tout, aucune « pénitence n'égalera ma douleur d'avoir péché, et je me démets « librement de mon bénéfice, si vous le jugez à propos. — J'en « serais bien fâché, reprit François, d'autant que j'espère que « le clocher qui, en tombant, a écrasé l'église par son scandale, « l'ornera désormais, étant remis sur pied. » La prédiction du saint évêque se trouva véritable, et il conclut de là cette mémorable parole : « qu'on fait des pénitents par la douceur et des « hypocrites par la sévérité. »
Rien d'aimable comme les conseils qu'il donnait, sur ce sujet, à M. de Belley : « Soyez toujours le plus doux que vous « pourrez, lui disait-il ; et souvenez-vous que l'on prend plus « de mouches avec une cuillerée de miel qu'avec cent barils de « vinaigre... S'il faut tomber dans quelque extrémité, que ce soit « dans celle de la douceur. — Mais, disait l'évêque de Belley, « quand les hommes ne répondent à votre douceur que par les « murmures, les calomnies et les censures, le moyen d'être doux? « — Soyez encore doux, répondait l'évêque de Genève. Voyez V. donc le Fils de Dieu : à combien de contradictions et de mur- « mures n'a-t-il pas été en butte? Tout saint qu'il était, on l'a « regardccomme un imposteur, un séditieux, un Samaritain, un