‹ Vie de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 174 sur 231 · UV. VII. — SA DOUCEUR · texte numérisé non relu

UV. VII. — SA DOUCEUR

« je suis entré, vous écriviez. » Le pauvre homme, confus, ne sut que répondre : « Qu'écriviez-vous donc? » ajouta son maître. Et, voyant qu'il ne s'expliquait point : c Est-ce que je ne suis « pas assez de vos amis, lui dit-il, pour que vous me fassiez « cette confidence ? » Le garçon s" étant enlîn'expliqué, le saint évèque lit sa lettre : « Vous ny entendez rien, » lui dit-il. Et aussitôt il s'assied et écrit lui-même une lettre parfaitement tournée à laquelle il ne manquait que la signature : « Tenez, « dit-il à Favre, copiez cette lettre, envoyez-la, et vous verrez « que tout ira bien. » Favre obéit, et quelques jours après, la veuve, flattée de la grâce avec laquelle cet homme demandait sa main, étant venue consulter le saint prélat, il lui conseilla le mariage, lassurant que le ciel le bénirait, ce qui en effet se trouva vrai'.

Mais, s'il se prêtait de si bonne grâce à l'établissement de ses serviteurs quand il les y croyait appelés, il ne mettait pas moins de bonté à les en détourner quand il ne jugeait pas que ce fût leur intérêt. Ainsi, un jeune homme, de très-bonne mine, fort aimable et non moins vertueux, qu'il avait à son service, étant venu un jour lui dire qu'il était recherché et demandé en mariage par plusieurs partis avantageux : « Mon cher enfant, lui « répondit-il, j'aime votre àme comme la mienne propre, il n'y « a sorte de biens que je ne vous désire et que je ne voulusse « vous procurer si je le pouvais. Je crois que vous n'en doutez « pas. Or il me semble que vous êtes encore trop jeune pour « vous marier et que c'est avec plus d'âge et de jugement qu'il « faut entrer en ménage. Pensez-y bien ; car, quand on est em- « barque, il n'est plus temps de s'en repentir. Le mariage est un « ordre où il faut faire la profession avant le noviciat ; et s'il y « avait un an d'épreuve, comme pour la profession dans les « monastères, il y aurait peu de profès. Au reste, pourquoi « voulez-vous me quitter ? Je suis vieux, je mourrai bientôt, et « alors vous pourrez vous établir comme il vous plaira. Je vous

' Esprit de saint François de Sales. — Dép. de la sœur Greffier.

« laisserai à mon frère, qui aura soin de \ous procurer un sort « aussi avantageux que les partis qui se présentent. » Et, en disant ces mots, le saint évoque avait les larmes aux yeux ; ce qui émut tellement le jeune homme, qu'il se jeta à ses pieds, en lui protestant qu'il le servirait jusqu'à la mort. « Non, mon « enfont, ajouta le saint prélat, je ne veux point le sacrifice de « votre liberté ; mais je vous donne un conseil d'ami, tel que je « le donnerais à mon frère, s'il était en votre place*. » Enfin telle était la bonté de François envers ses domestiques, qu'il portait la déférence jusqu'à obéir à son valet de chambre pour se coucher et se lever, s'habiller et se déshabiller, comme s'il eût été son serviteur. Quelquefois, obligé de veiller bien avant dans la nuit pour écrire des lettres ou faire divers travaux de sa charge, il l'invitait à aller se coucher : «Et vous me prenez « donc pour un dormeur et un paresseux? » répondait le valet mécontent. Et alors ce bon maître se hâtait de finir son ouvrage pour ne pas faire attendre trop longtemps son domestique. Une fois, pendant l'été, s'étant réveillé de grand matin pour un travail important qu'il avait à faire, il appela le valet de chambre pour l'aider à s'habiller ; et, sans attendre la réponse, il s'habilla tout seul et se mit à prier, à étudier et à écrire. Le jour venu, le valet de chambre éveillé court chez son maître, qu'il trouve occupé à travailler : « Qui donc vous a « habillé? lui demanda-t-il brusquement. — C'est moi-môme, « répondit François ; est-ce que je ne suis pas assez grand et « assez fort pour cela ? — Vous coûtait-il tant de m'appeler? « réphqua le domestique en grondant. — Je vous assure, re- « prit le bon maître, que je vous ai appelé plusieurs fois : je « suis même allé à votre lit, et je vous ai trouvé dormant si « profondément et de si bon cœur, que je n'ai pas voulu vous « éveiller. — Vous avez bonne grâce, répliqua le domestique, « de vous moquer ainsi de moi. — Oh ! mon ami, reprit le bon « évêque, je ne l'ai pas dit par moquerie, mais par pure ré-

* Esprit de mint François de Sales, p. l'\ sect. xis

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