‹ Vie de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 175 sur 231 · UV. VII. — SA DOUCEUR · texte numérisé non relu

UV. VII. — SA DOUCEUR

« création. Soyez tranquille pour l'avenir, je vous promets « qu'une autre t'ois, puisque vous le voulez, je ne m'habillerai « plus sans vous : je vous éveillerai et vous ferai lever ^ »

Mais ce fut surtout à l'égard de Martin, pauvre sourd-muet attaché à sa maison, qu'éclata d'une manière touchante toute la bonté de cet excellent maître à l'endroit de ses domestiques. D l'avait rencontré à la Roche, en y préchant le carême, en 1605, et l'avait préparé lui-même à la communion pascale. De retour à Annecy, il lui avait continué ses leçons avec tant de succès , que cet homme en était venu à connaître non-seulement nos mystères et les règles de la morale, mais encore la manière de les rendre, et d'exprimer, par des signes, jusqu'aux pensées bonnes ou mauvaises de l'esprit, jusqu'aux consentements parfaits ou imparfaits de la volonté, avec la différence du péché mortel au péché véniel. C'est ce que nous atteste un auteur contemporain*. « Je me souviens, dit-il, qu'un lundi ou « mardi gras, le soir après souper, le saint évêque lit venir « Martin dans sa chambre, où nous étions avec une honorable « compagnie, et lui dit de prêcher. Le sourd-muet aussitôt s'as- « sit dans son fauteuil, fit le signe de la croix, et se mit àharan- « guer, en poussant avec force de sa poitrine des sons inarticulés. « Il y avait plaisir à lui voir contrefaire le larcin, l'homicide, la « gourmandise, l'orgueil, la vanité des dames, ainsi que les au- « très vices. Pour en faire ressortir la gravité, il levait les yeux « au ciel, il étendait les bras ; et, pour montrer que ces vices « conduisaient en enfer, il se tournait vers le feu et faisait des « gestes comme s'il eût voulu y plonger les amateurs du siècle. « Tous les soirs, continue le même auteur, ce pauvre sourd-muet « examinait sa conscience avant de se coucher; il honorait, en les « saluant, les tableaux de >'otre-Seigneur. de la sainte Vierge « et des saints, et prenait de l'eau bémte avec grand respect. « Tous les jours il entendait dévotement la messe, et avait une

* Esprit de saint François de S4iles, p. I", sect. xrui.

* Le P. Larivière, p. 592.

« religion profonde au saint Sacrement de l'autel. » Quand il voulait se confesser, il allait chercher le saint évèque dans sa chambre, le menait dans son cabinet ou à la chapelle, en faisait sortir ceux qui s'y trouvaient, fermait soigneusement toutes les portes et les fenêtres, examinait de tous côtés si on ne pouvait point l'apercevoir; et alors, tombant à genoux, il découvrait, par signes, tout ce qu'il avait fait de répréhensible, pleurait amèrement, se frappait la poitrine ; elle pieux confesseur, l'embrassant avec tendresse, mêlant ses larmes aux siennes, l'exhortait aussi par signes à mieux vivre et à avoir confiance. De temps en temps il l'admettait à la communion, et alors on le voyait s approcher de la table sainte avec un respect et une dévotion qui édifiaient tous les assistants. Un jour, M. Favre de Valbonne, admirant ce prodige d'intelligence, qu'il attribuait aux prières du saint évêque, interrogea celui-ci pourquoi il n'avait pas demandé à Dieu, en faveur de ce pauvre, la parole et l'ouïe qu'il en aurait obtenues aussi facilement. « Je vous avoue, mon frère, répondit « François, que je n'ai jamais eu inclination à demander à Dieu « ce miracle, parce qu'il m'est très-utile de garder ce bon « homme tel qu'il est, et d'avoir à faire à son égard une petite « pratique de charité journalière et domestique ^ »

Rien en effet de si touchant que l'amitié tendre et délicate du saint évèque avec ce pauvre sourd-muet. A table, il prenait plaisir à lui donner quelques bons morceaux au bout de sa fourchette ; il recommandait aux autres domestiques de l'entourer de tous leurs soins; et, lorsqu'il apprenait qu'ils lui avaient fait quelque peine : « Qu'a-t-on fait à ce pauvre homme? « demandait-il aussitôt; allez, tâchez de l'apaiser. » Et luimême venait souvent en personne le flatter, le caresser, comme eût fait une tendre mère pour consoler son enfant affligé. De son côté , Martin aimait son bon maître au delà de ce qu'on peut dire. Lorsqu'il le voyait rentrer du dehors à l'Evèché, il courait aussitôt à sa rencontre et lui témoignait par mille si-

• Dép. de M. Favre.

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