‹ Vie de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 177 sur 231 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Nous sommes habitués à regarder la douceur couinie la vertu dominante et caractéristique de François de Sales ; et si son nom est demeuré dans l'Église suave comme un délicieux parfum, c'est que, dans l'appréciation commune, ce nom s'identifie avec la douceur même. Sainte Chantai, toutefois, jugeait autrement son bienheureux père. Quelque haute idée qu'elle eût de sa douceur, elle estimait qu'il y avait encore en lui une vertu plus dominante, savoir, le zèle du salut des âmes. Tel était en effet le zèle de-cet homme apostolique, qu'il ne pouvait penser, sans brisement de cœur, au malheur des pécheurs qui se damnent, ou au danger des âmes qui se relâchent dans le chemin de la vertu ; il en versait des larmes amères, il en gémissait le jour et la nuit ; et, si les autres affaires venaient distraire ailleurs son esprit, on l'entendait, dès que la pensée lui en revenait, soupirer comme un homme dont on touche la plaie. « Oh ! Seigneur, disait-il, faites que ces aveugles voient, « dites une parole et ils seront guéris ; convertissez-les, et ils « seront convertis. » A lépoque du carnaval, il écrivait à sainte Chantai : « Me voici en mon triste temps ; tout misérable et « détestable que je suis, j'ai le cœur abimé dans la douleur, en « voyant que tant d'àmes se relâchent. Ces deux derniers dite manches nos communions se sont diminuées de moitié, et « cela pour suivre la vanité. Oh ! que cette désertion m'est

• dép. de sainte Chantai, Avi. \u\, p. 169. — .\rt. xlmi, p. 187.

« sensible^ ! » La première fois qu'il célébra ponlificalement dans sa cathédrale la fête patronale de saint Pierre-aux-licns, il ne put retenir ses larmes ; et, après l'office, il se retira dans la chapelle de saint Pierre pour y pleurer à son gré. Son frère, Louis de Salc" , lui ayant demandé la cause de sa douleur : « Hélas ! dit-il, je vois mon éghse de Genève dans les liens de « l'hérésie et du péché ; et, au lieu d'avoir un ange pour rom- « pre ses liens, elle n'a que moi, votre frère, misérable pécheur. « Oui, disait-il à sainte Chantai dans une autre circonstance, « les liens de saint Pierre, auxquels mon église est dédiée, en- « chaînent étroitement mon cœur et le pressent de leurs étrein- « tes, lorsque je vois que la divine Providence a permis que mon « diocèse fût le siège de l'hérésie^. » Jamais on ne chantait au chœur ou il ne récitait dans son office le psaume des Israélites exilés à Babylone, Super flumiua Babijlouis, que les larmes ne lui vinssent aux yeux, au souvenir de sa chère Genève, dont il se voyait banni, non pas qu'il en désirât les richesses, mais parce qu'il s'affligeait de voir tant d'àmes se perdre. « Da mihi « animas, disait-il, cœtera toile libi^ Donnez-moi lésâmes, je « ne tiens à aucune autre chose. »

D'un autre côté, la joie de son cœur était incomparable quand il voyait les âmes se convertir et se donner entièrement à Dieu, comme il le raconte lui-même dans une lettre qu'il écrivait à sainte Chantai, au sortir d'une mission où il avait confessé sans relâche le jour et la nuit. « J'estime ces jours au poids de l'or, « lui disait-il. Oh ! que j'ai été consolé de la conversion d'un « grand nombre d'âmes! J'ai moissonné dans des larmes, par- « tie de joie, partie d'amour, au milieu de tous mes chers péni- « tents. 0 Sauveur de mon âme! quelle joie de voir, entre « autres, un gentilhomme de vingt ans, brave comme le jour, « vaillant comme l'épée, revenu à la religion catholique, accu- « ser si saintement tous ses péchés, qu'on voyait clairement

* Lettre dcxuii^.

* Année de la Visitation, 1"aoùt

Page 1