LIV. VII. — SA PRUDENCE
« sujétion, ne vous [leut empêcher de parler souvent avec « Notre-Seigneur, ses anges et ses saints, ni d'aller souvent par « les rues de la Jérusalem céleste, ni d'écouter les sermons in- « térieurs de Jésus-Christ et de votre bon ange, ni de communier « tous les jours en esprit. Faites tout cela avec gaieté de cœur. »
Dans la conduite des âmes, le saint directeur avait pour premier principe de respecter beaucoup l'action de l'esprit de Dieu dans les cœurs, de les conduire selon l'inspiration ou l'attrait de ce divin esprit, plutôt que selon ses vues particulières : secondement, il ne demandait à ses pénitents, en fait de perfection, ni trop, ni trop tôt, ni trop à la fois, leur apprenant à voler peu à peu vers le ciel comme des colombes, quand ils ne pouvaient s'y élever comme des aigles, à suivre une voie commune quand ils n'étaient pas capables d'une voie plus j)arfaite. « Vous ne sauriez prendre l'essor de la contemplation, leur « disait-il, mais vous pouvez faire une lecture accompagnée de « quelques réflexions; votre santé ne peut pas supporter le « jeûne, mais elle peut souffrir la privation d'une friandise ; « vous ne pouvez quitter le monde, mais vous pouvez ne point « participer à son esprit; l'amour pur vous étonne, aimez au « moins par reconnaissance et par intérêt; vous ne sentez pas « une contrition bien vive, efforcez-vous de la désirer et de la « demander ; vous ne pouvez faire de grandes aumônes, donnez « au moins un verre d'eau ; vous ne pouvez souffrir des injures « grossières, endurez un petit reproche sans murmure ; être « méprisé, c'est une épreuve supérieure à vos forces, souffrez « une légère froideur; on ne vous demande pas de sacrifier « votre vie, mais souffrez une légère incommodité, conservez « la patience dans un petit contre-temps. »
C'était encore un de ses principes, que, dans la direction des âmes, il ftmt s'occuper beaucoup plus du cœur que de l'extérieur : « Ce donjon gagné, disait-il, le reste ne tient plus ; quand « le feu est dans une maison, on jette tous les meubles par les « fenêtres, et de même, quand l'amour de Dieu possède un « cœur, tout ce qui n'est pas Dieu lui semble peu de chose. »
Une (lame de grande qualité, qui s'était placée sous sa direction, continuait, tout en se livrant à la piété et aux bonnes œuvres, d'avoir un brillant équipage, une mise toujours élégante, et de fréquenter les cercles de la haute société. Le monde voulut s'en scandaliser; le sage directeur la laissa faire, parce qu'en tout cela elle ne se proposait qu'un but légitime, qui était de plaire à son mari. On se plaignit qu'il lui laissât porter des pendants d'oreilles : « Je ne sais pas même, répondit-il, si elle « a des oreilles, car elle ne se présente au tribunal que la tête « couverte; et d'ailleurs la sainte femme Rébecca, qui la valait « bien, ne perdit rien de sa sainteté pour porter les pendants « d'oreilles que lui donna Eliézer de la part d'Isaac. — Mais, « lui dit-on, elle a fait mettre de ses diamants sur une croix « d'or qu'elle porte, c'est de la vanité. — Ce que vous appelez « vanité, reprit-il, est ce qui m'édifie davantage : je voudrais « que toutes les croix du monde fussent couvertes de diamants « et de pierres précieuses; à quel meilleur usage peut-on em- « ployer ses joyaux, qu'à orner la croix? »
Il faudrait copier toutes ses lettres pour dire toute sa prudence dans la direction des âmes. C'est là qu'on voit avec quelle sainte adresse il approprie ses conseils et son langage à toutes les situations et à tous les caractères. Comme d présente les préceptes de la piété sous des formes diverses, à la portée de chacun, mais d'une manière toujours aimable qui gagne le cœur! comme il met le doigt sur toutes les plaies et y fait couler par sa parole un baume qui les guérit! Comme il ménage la faiblesse humaine sans la flatter ! comme il la relève quand elle est abattue, en lui inspirant la confiance et l'amour, l'abandon à Dieu, l'obéissance au guide qui la conduit ! comme il l'encourage enfin et l'élève par degrés jusqu'aux plus sublimes vertus!
Aussi tous ceux qui eurent avec lui des rapports de conscience sont-ils unanimes à célébrer sa prudence. « Un jour, « dit un prêtre de son diocèse, il prit la peine de m' instruire « sur la direction des âmes, et il m'en apprit plus en deux heurt res que je n'en avais appris pendant deux ans dans l'étude