LIV. VII. — SA PRUDENCE iil
« des cas de conscience ^ » Le célèbre père Cotlon disait qu'il ne se tenait assuré du salut d'une âme conduite par des voies extraordinaires que quand il avait eu l'avis de Tévèque de Genève ; et le père Suffren ajoutait qu'il avait plus appris pour la conduite des âmes en quelques heures d'entretien avec le saint prélat que dans toute sa vie. En effet, au jugement du général des Feuillants, François discernait, avec une délicatesse et une facilité incomparables, les mouvements, les inclinations et tous les états de l'àme, jusque-là que plusieurs de ses pénitents ont assuré qu'il voyait clairement dans leur cœur, comme à travers un cristal. Une personne alla un jour le trouver, tourmentée de la crainte d'être damnée. « Pour sauver votre àme, lui dit-il en « la voyant, vous ne devez point penser à sa perte. » Comme elle demandait de plus amples instructions : « Vous avez plus be- « soin de soumission que de raison, » lui ajouta-t-il; et elle se retira consolée.
Il avait une connaissance si merveilleuse de l'état des personnes qu'il dirigeait, qu'il leur découvrait, tantôt les péchés mortels qu'elles n'osaient avouer, tantôt les secrets les moins apparents de leur intérieur. Un jour, un curé lui parlant sans oser lui dire ce qu'il avait contre lui au fond de l'àme : « Que « vous dit le cœur ? » lui dit-il. Ce prêtre, surpris d'une telle mterrogation, tombe à ses genoux et lui demande pardon. — « De grand cœur je vous pardonne, répondit le saint prélat ; « sachez que je suis votre frère et votre ami*. » Un autre jour, ayant rencontré dans Annecy une demoiselle dont la sœur pensait à être religieuse : « Ce ne sera pas votre sœur qui sera re- « ligieuse, lui dit-il. ce sera vous ; » ce qui en effet se trouva vrai, quoique alors elle n'en eût pas même la pensée*. Une autre fois, un gentilhomme qui méditait de sinistres desseins, dont il n'avait parlé à personne, étant allé le visiter, François lui dé-
^ Dép. de Dunant.
* Dép. de Ruffi.
^ Dép. de Barrit et de la mérc Greffier.
couvrit tout ce qu'il avait dans l'âme, tout ce qu'il se proposait d'exécuter, et lui parla avec tant de force, qu'il le fit renoncer à SCS coupables projets ^ Enfin, bien des fois on lui amena des gens qui se disaient possédés, et jamais il ne s'y laissa tromper ; il discernait merveilleusement les possédés de ceux qui ne l'étaient pas.
Les femmes , naturellement , désirèrent avoir de fréquents rapports avec un maître si habile dans la piété ; mais, pour traiter avec elles, sa prudence mit sa réputation et sa vertu sous la sauvegarde de trois précautions : la première était de voir ces personnes sans les regarder, c'est-à-dire, de ne fixer jamais un regard curieux sur leur visage, de manière à en discerner les traits, la beauté ou la difformité; et il fut si fidèle à cette pratique, sans ombre toutefois d'affectation, que les personnes une fois éloignées de sa présence, il n'eût pas pu dire quel était leur visage. Un jour, raconte l'évoque de Belley^, je lui rapportai qu'on disait qu'une dame de son pays et sa parente était la plus belle femme de la contrée. «Je l'ai déjà ouï dire, répondit- « il. — Mais, répliquai-je, vous savez par vous-même ce qui « en est, vous la voyez souvent. — Il est vrai, dit-il, je l'ai soute vent vue, mais jamais regardée. — Comment voir les gens « sans les regarder ? lui dis-je. — C'est, répondit-il, ne les voir « que d'une vue générale, de manière à distinguer une femme « d'un homme, mais ne pas les regarder fixement, d'un regard « arrêté et trop discernant. »
La seconde précaution était d'avoir toujours avec lui un ecclésiastique qui, témoin de sa conduite, pût en rendre compte au besoin et l'avertir lui-même si, dans son maintien ou ses manières, il lui fût arrivé de déroger en (juelque chose à cette modestie parfaite, à cette gravité digne et simple, qu'il estimait essentielle à son caractère*. Cet ecclésiastique se tenait à dis-
' Dép.de Démortrai.
'^ Esprit de saint François de Sales, Vil' p., sect. xxii.
'■ Idem, U" p., «cet. xxviii.