LIV. VII. — SA MORTIFICATION
tant il se contentait de peu à chaque repas : même pendant plusieurs années, sauf une légère collation qu'on lui apportait le soir dans sa chambre, il ne fit qu'un repas par jour, trouvant en cela double avantage ; celui de se mortifier et celui de se ménager plus de temps pour sa vaste correspondance et ses immenses travaux ^
Il ne tenait point, du reste, à cette mortification et aimait mieux la supprimer parfois que d'en faire ostentation. Un jour, un prélat étant venu le visiter à Annecy, il alla, le vendredi soir, dans sa chambre l'avertir que le souper était prêt : « Souper! « lui répondit son hôte, je ne soupe pas aujourd'hui; c'est bien « le moins déjeuner une fois par semaine. » François, aussitôt, lui fait porter la collation dans sa chambre et va souper avec ses aumôniers, qui lui racontèrent que ce prélat était si attaché à ses exercices de piété et à ses jeûnes, qu'il n'en rabattait jamais rien, quels que fussent ceux qui vinssent le visiter. Le lendemain, le saint prélat, s'entretenant de ce fait avec l'évêque de Belley : « Voyez-vous, lui dit-il, il ne faut pas être si attaché à « ses pratiques, môme les plus pieuses, qu'on ne les interrompe « quelquefois : autrement, sous prétexte de iidélité, il s'y ghsse « un très-fin amour-propre : un jeûne de vendredi, interrompu, « en eût caché plusieurs autres ; en pareil cas, on peut renvoyer « le jeûne à un autre jour, ou sinon le remplacer par la con- « descendance, qui est fille de la charité, et doit lui être prc- « férée*.
François s'abstenait encore de ces jeûnes volontaires quand il voyait que sa santé pouvait en souffrir : « Car, disait-il, il est « dans l'ordre de Dieu que nous traitions nos corps selon leurs « infirmités, que nous les ménagions comme de pauvres ma- « lades, avec charité et patience ; et cet exercice n'est pas le « moins méritoire, parce qu'il mortifie le cœur et le courage. « Si l'accomplissement de nos devoirs nous procure quelque
• Esprit de saint François de Sales, IV' p., sect. vm. ' Dép. de sainte Chantai, art. 28, p. 76.
« maladie ou abrège nos jours, il faut en bénir Dieu et le souf- « frir de bonne grâce ; mais, à cela près, le respect pour la Pro- « vidence et la charité pour nous-mêmes nous obligent à nous « abstenir des pénitences qui ruinent la santé, parce que, « comme c'est une délicatesse qui ressent trop la femme, d'être t( trop tendre sur sa santé, ce serait aussi une fierté qui ressen- « tirait la barbarie, de la mépriser tout à fait... Comme l'esprit « ne peut supporter le corps quand il est trop gras , le corps « ne peut supporter l'esprit quand il est trop maigre : il faut « traiter le corps comme son enfant, le corriger sans l'assom- « mer. »
Un jour, dit M. de Belley, voyant que je jeûnais souvent, il me demanda si le jeûne me fatiguait beaucoup ; je lui répondis que je n'avais presque jamais appétit, et que quand je me mettais à table , c'était presque toujours sans envie de manger. « Ne jeûnez donc guère , me dit-il. — Et pourquoi, mon père? « le jeûne est tant recommandé dans l'Ecriture ! — Oui, dit-il, « mais à ceux qui ont meilleur appétit que vous. Faites quel- « que autre bonne œuvre et mortifiez votre corps autrement\)) Ce fut conformément à ces maximes qu'averti, quelque temps avant sa mort, par l'affaiblissement de son estomac et la diminution de ses forces, de la nécessité de se relâcher de ses austérités, il se plia à ce qu'exigeait sa santé.
Indifférent, du reste, à toute espèce de nourriture, jamais il n'y trouvait à redire, quelle qu'elle fût, et de quelque manière qu'elle fût apprêtée ; tout était à son goût, soit froid, soit chaud, soit salé, soit insipide ; il mangeait ce qu'on lui présentait, sans faire jamais la moindre remarque, et il recommandait aux autres la même pratique, disant qu'on doit avoir grand respect pour la parole de Notre-Seigneur, Mangez ce quon vous sert; que manger indifféremment de tout sans aucun choix est la meilleure mortification ; que par là on a l'avantage de cacher aux hommes son austérité, et que cependant ce n'en est pas une
* Esprit de saint François de Soles, IV" p., seet. ix.