‹ Vie de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 201 sur 231 · LIV. VII. — SA MORTIFICATION · texte numérisé non relu

LIV. VII. — SA MORTIFICATION

petite de s'accommoder de tout et de se refuser ce qu on désire'. Un jour, on lui servit un plat d'oeufs pochés nageant dans l'eau : il fit son repas en trempant son pain dans cette eau ; et quand on l'en avertit, il répondit simplement qu'il n'y prenait pas garde et qu'il avait goût pour tout, par respect pour la parole de Notre-Seigneur, Mangez ce qui vous sera mis devant voiis^. « >'e pas prendre ce qu'on vous sert, disait-il, et faire choix des « viandes, c'est montrer un esprit attentif aux plats et aux sau- « ces ; manger ce qui est bon sans s'y complaire, ce qui est « mauvais sans témoigner d'aversion, et se montrer ainsi in- « diflërent en l'une et en l'autre : voilà la vraie mortification. » Et il pratiquait si bien ce principe, qu'un jour où on lui avait servi, par mégarde, un œuf tout pourri, il le mangea sans en rien dire, et quand on lui témoigna sa peine de la méprise : « >'ous en avons si souvent mangé de bons , répondit-il douee- « ment, pourquoi n'en mangerions-nous pas de mauvais, si a Dieu permet qu'ils nous soient présentés' ? »

11 ne buvait que peu de vin. encore le mélangeait-il de beaucoup d'eau, et il ne mangeait habituellement que des viandes grossières, donnant pour raison, quand on le lui reprochait, tantôt qu'il aimait à être nourri comme les pauvres, tantôt qu'il avait un estomac rustique qui préférait les viandes grossières*. Jamais on ne servait sur sa table de mets recherchés et délicats, à moins qu'il n'y eût des étrangers ; et si, alors, on lui en présentait, ou il les faisait passer discrètement à ceux qui étaient près de lui, ou il les laissait sur son assiette, pour être envoyés à quelques malades qui demandaient ses restes, les uns par besoin, les autres, en plus grand nombre, par un sentiment de dévotion. S'il était en visites pastorales, il défendait aux curés et aux monastères de lui servir rien d'extraordinaire,

* Esprit de saint François de Sales, IV" part., sect. xviii. — XVr part., sect. s XVII.

- Idem, sect. six. — Dép. de Daunant.

^ Dép. de lu mère de Chaiigy.

* Dép. de sainte Chantai, art. 28.

disant que, quelque peu qu'on lui donnât, c'était encore trop, et qu'il ne voulait pas qu'on se mît en dépense pour lui^ S'il était à la table des riches, il se privait le plus qu'il le pouvait, sans faire paraître sa mortification.

« Un jour, dit M. de Belley, que je lui avais servi à ma table « un morceau fort délicat, je m'aperçus qu'il le mettait adroi- « tement dans un coin de son assiette, pour en manger un plus « grossier. Je vous surprends sur le fait, lui dis-je. Et où est le « précepte : Mangez ce quon vous servira ? — Vous ne savez « donc pas, me répondit-il, que j'ai un estomac de paysan qui « a besoin de viandes solides ; vos mets délicats ne le soulien- « draient pas. — Mon père, repris-je, ce sont là de vos défaites. « c'est par de telles ruses que vous cachez votre mortification. « — Certes, s'écria-t-il, je n'y entends aucune finesse, et je « vous parle en toute sincérité. Je conviens que mon appétit « trouve plus de goût aux mets délicats; mais, comme on est à « table pour se nourrir et non pour satisfaire la gourmandise; « comme on ne doit manger que pour vivre, je prends ce que je « sais me nourrir mieux. Ce serait vivre pour manger que de « choisir sa nourriture d'après le goiit des mets et des sauces. « Néanmoins, pour faire honneur à votre bonne chère, si vous « avez patience, je vous donnerai contentement ; et après avoir « jeté les fondements du repas par ces nourritures plus substance tielles, je les couvrirai par les délicatesses que vous avez à me « servir*. »

Aussi mortifié en tout le reste que dans sa nourriture, il évitait avec grand soin tout ce qui ressentait la sensualité et la recherche ; il prenait simplement les habits que ses domestiques lui donnaient, sans vouloir l'un plutôt que l'autre ; et, lorsqu'il vint à l'abbaye de Sixt, il refusa de se servir des draps fins et délicats qu'on était allé chercher pour lui à deux lieues de distance, et s'en fit donner de grossiers qui étaient à l'usage de

^ Dcp. de Passis.

* Esprit de saint François de Sales, V'p., sect v.

Page 1