‹ Vie de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 207 sur 231 · LIV. VU. SA PATIENCE · texte numérisé non relu

LIV. VU. SA PATIENCE

« je ne vous demande que le temps de lui écrire et d'avoir sa « réponse, et vous serez payé. — Je ne veux point attendre, « reprit l'autre ; j'entends être payé aujourd'hui même. — « Monsieur, dit le saint évêque avec une incroyable mansué- « tude, auriez-vous bien le courage, au lieu de me nourrir « comme mon ouaille, de m'oter le pain de la bouche? Je n'ai « que petitement ce qu'il faut pour mon entretien ; je n'eus « jamais devant moi la somme que vous me demandez. Me « voulez-vous discuter avant le principal débiteur ? Je vous « abandonne tout ce que j'ai, jusqu'à mes meubles, vous pou- « vez les vendre ; je vous demande seulement de m'aimer pour « Dieu et de ne point l'offenser par colère, haine et scandale : « faites ainsi et je serai content. — Eau bénite de cour que « tout cela, » reprend le créancier ; et il tonne, se fâche, vomit mille injures. « Monsieur, dit François avec sérénité, je vais « faire toutes les diligences possibles pour vous satisfaire ; mais « je veux que vous sachiez que, quand vous m'auriez crevé un « œil, je vous regarderais de l'autre aussi affectueusement que « mon meilleur ami. » Le saint évêque écrivit promptement au gentilhomme, qui vint payer sa dette; et le créancier, confus de sa faute, revint demander pardon à François, qui l'accueiUit à bras ouverts, et l'aima depuis avec une tendresse particulière, l'appelant son ami reconquis *.

D'autres fois le saint prélat aimait mieux opposer aux injures le silence : « Car, disait-il, je ne connais point de meilleur re- « mède parmi les contradictions que de ne point parler, de « n'en faire aucun semblant et de se conserver dans une grande « douceur à l'égard de celui qui nous a blessés. Pour peu qu'on « dise, l'amour-propre en dit toujours trop et laisse échapper « des paroles si mal digérées qu'on a le cœur dans l'amertume « pendant tout le reste du jour. Quand on ne dit mot, qu'on « sourit de bon cœur et qu'on laisse passer le mauvais vent, on

' Esprit de saint Fi'unçoùi de Sales, V" p., sect. vu.

« étonne la colère, on déconcerte l'indiscrétion et on a lon'»^- « temps le cœur en joie ^ »

La patience du saint évoque fut à l'épreuve des maladies comme à celle des injures. Cet homme, d'une constitution si saine, eut à supporter vers ses dernières années beaucoup d'infirmités corporelles; et, au milieu de ses douleurs, on le vit toujours calme et résigné : jamais un mot de plainte, jamais un air de tristesse ou de contrariété. Écoutons M. de Belley sur ce sujet : « Tous ceux qui l'ont vu malade, dit-il, racontent des « merveilles de sa douceur et de son indifléreuce dans les souf- « frances. C'était au milieu des douleurs une patience mêlée « de tant d'amour et de douceur qu'on ne l'entendit jamais « former le moindre désir qui ne fût conforme à la volonté de « Dieu : il ne regrettait en aucune façon les services qu'il eût « pu rendre à Dieu et au prochain dans la santé. Il voulait « souffrir parce que tel était le bon plaisir divin. 11 sait mieux « que moi, disait-il, ce qu'il me faut. Qu'il fasse ce qui est « agréable à ses yeux. 0 Dieu 1 que votre volonté se fasse et « non pas la mienne. Oui, Père céleste, je le veux, puisqu'il a « été trouvé bon devant vous; oui. Seigneur, je le veux, que « votre loi et votre volonté soient à jamais gravées dans mon « cœur. » A la demande s'il voudrait prendre une médecine, boire quelque potion, être saigné, il répondait : « Faites ce « qu'il vous plaira ; Dieu m'a mis en la disposition des méde- « cins. » Et en conséquence il acceptait tout ce qu'on voulait avec une simplicité d'obéissance incomparable. Si on l'interrogeait, il disait tout simplement son mal, sans l'exagérer par des plaintes excessives, ni le diminuer par dissimulation; estimant le premier une lâcheté, le second une duplicité; et, quoique la partie inférieure de son àme fût sous le pressoir de la douleur, la sérénité de la partie supérieure brillait sur son visage, surtout en ses yeux, au milieu des nuages de la souffrance. Convaincu, comme il l'écrivait à sainte Chantai, qu'en

* P. Binet, Quel est le meilleur Gouvernement, p. 196.

Page 1