‹ Vie de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 209 sur 231 · SON EGALITE D AME · texte numérisé non relu

SON EGALITE D AME

C'était un spectacle merveilleux que l'égalité d'ànie daus laquelle se tenait invariablement le saint évêque de Genève; jamais on ne le vit, ni désolé par la contradiction, ni abattu par la tristesse, ni emporté parla joie, ni entraîné par la précipitation. Toujours maître de son cœur et de ses passions, il avait, parmi les affaires les plus fâcheuses comme parmi les plus agréables, toujours le môme calme de visage et de mauicres de sorte qu'on disait de lui qu'il était aussi tranquille et aussi doux, aussi modeste, aussi présent à Dieu et à soi en chacune de ses actions, qu'à l'autel môme^ Quelles que fussent les peines qui traversèrent sa vie, jamais un instant sa patience ne fut ébranlée, sa sérénité troublée, sa paix altérée : « Ce prélat. « disait le cardinal de Bérulle, a une paix imperturbable. » Et, en efl'et, tous ses traits, toutes ses paroles, toutes ses façons de faire, ne respiraient que la paix, et rien au monde n'était capable de l'émouvoir ni de le troubler : « Quand l'univers, disait- « il, serait bouleversé sens dessus dessous, il ne faudrait pas se « troubler, parce que l'univers ne vaut pas la paix de l'àme. »

« Le médecin, écrivait-il dans un dérangement de santé qu'il « éprouva', m'a ordonné le repos ; j'ordonne aussi volontiers ce « remède, la tranquillité; en prenant ce repos corporel, j'ai pensé « au repos spirituel que nos cœurs doivent prendre en la volonté « de Dieu. .. Je vis il y a quelque temps, disait-il gracieusement

* Dép. de Moccand et de la mère de Chaugy.

* Lettre clx°.

« à madame de Chantai*, une fille qui portait un seau d'eau sur « sa tète, au milieu duquel elle avait mis un morceau de bois : « je voulus savoir pourquoi, et elle me dit que c'était pour arrê- « ter le mouvement de l'eau, de peur qu'elle ne s'épanchât. « Donc, dorénavant, me dis-je, il faut mettre la croix au milieu « de nos cœurs pour arrêter les mouvements de nos affections « par ce bois, afin qu'elles ne s'épanchent pas ailleurs aux in- « quiétudes et aux troubles. » C'était dans cet esprit qu'il disait à sainte Chantai, en parlant du dessein de fonder l'ordre de la Visitation : « S'il ne plaît pas à Dieu que nos projets réussissent, « cela ne me plaît pas non plus, et il ne faut pas pour cela « perdre le sommeil d'une heure. »

Un jour qu'on venait de le traiter indignement, madame de Chantai, présente à la scène, lui demanda ce qu'il avait ressenti dans un moment si pénible à la nature : «Jamais plus de j)aix, » répondit-il. Un autre jour, voyant un de ses domestiques entrer en vivacité : « Monsieur Michel, lui dit-il en riant, ne vous trou- « blez pas: une once de paix vaut mieux que cent livres de ri- « chesses^. » On le dérangeait à chaque instant dans ses occupations et ses exercices de piété; les affaires lui tombaient en masse; des contradictions venaient se mettre au-devant de ses desseins et de ses volontés; des esprits bizarres et mal faits, incapables d'entendre raison, contestaient avec lui sur les points les plus clairs; et, au milieu de tous ces contretemps, pas la moindre variation dans ses manières ou le ton de sa voix. Selon que la charité le demandait, il quittait avec calme ses exercices spirituels , ceux-là mêmes qui lui étaient les plus chers : « Parce que, disait-il, il faut s'alta- « cher inviolablement à Dieu seul, mais non point aux moyens « particuliers de le servir. » Il suivait les affaires une à une, s'appliquant à chacune, comme si aucune autre ne l'avait précédée ou ne devait la suivre, et il accueillait toutes les con-

* Lettre clv".

- Dép. de Michel Favre.

Page 1