‹ Vie de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 21 sur 231 · LIV. V. — SES ENTRETIENS SPIRITUELS · texte numérisé non relu

LIV. V. — SES ENTRETIENS SPIRITUELS

« à l'extrérnité^e l'affliction ; qu'est-ce qu'il fait ? 11 chante son « cantique de lamentation sur le même air que ses cantiques « de réjouissance. Nous avons reçu, dit-il, les biens de la main « du Seigneur; pourquoi n'en recevrions-nous pas les maux? « Que toujours son saint nom soit béni ! Oh ! que cette âme « sainte était grandement chérie de son Dieu î Puissions-nous « faire de même dans les consolations et les afflictions, chan- « tant toujours le même cantique : Le nom de Dieu soit béni ! « toujours sur l'air d'une continuelle égalité. »

A ces lois générales . le savant maître de la vie spirituelle ajoute des lois particulières pour chaque vertu : par rapport à Dieu, il demande d'abord à ses filles de s'abandonner entièrement avec leurs volontés et leurs affections au bon plaisir divin, pour ne plus vouloir que ce qu'il veut, et se reposer en lui avec confiance et amour. 11 faut, selon lui, déposer notre propre volonté entre les mains de Dieu, jusqu'à recevoir avec une parfaite indifférence l'affliction et la consolation, la maladie et la santé, la pauvreté et les richesses, le mépris et l'honneur, l'opprobre et la gloire, et même jusqu'à préférer la privation à la jouissance, la souffrance au plaisir, s'il s'y trouvait un peu plus du bon plaisir de Dieu. « Les saints qui sont au ciel, dit- « il. ont une telle union avec la volonté de Dieu, que s'il v « avait un peu plus du bon plaisir de Dieu à ce qu'ils allassent « en enfer, ils quitteraient à l'instant le paradis pour y aller. « Nous devons de même, en toute occasion, nous laisser con- « duire à la volonté de Dieu, sans nous préoccuper des consé- « quences nuisibles ou favorables qui en découleront, assurés « que nous sommes que rien ne saurait nous être envoyé de ce « cœur paternel, dont il ne nous fasse tirer profit si nous avons « confiance en lui'. » Cet abandon de soi-même à Dieu, pour être parfait, doit, selon le saint auteur, avoir pour compagne la simplicité, cette belle vertu qui non-seulement n'envisage que Dieu seul en toutes choses, sans songer à plaire aux

' Entretiens ii», v' et vin'.

créatures, ni s'inquiéter de ce qu'on pourra dire ou penser d'elle ; mais qui encore s'occupe tout bonnement, dit-il. d'aimer Dieu sansse tourmenter à la recherche des exercices et des moyens de l'aimer, comme si, pour se former à l'amour, il y avait d'autre art ou d'autre secret que d'aimer. Rien de plus suave et de plus délicieux que les considérations de l'auteur sur ce sujet : toute sa belle âme s'y montre dans sa simplicité et sa candeur.

Le docteur de la piété n'est pas moins aimable quand il explique les vertus qui ont rapport au prochain : il veut qu'on iiime le prochain plus que soi-même, jusqu'à se priver pour le faire jouir, et le préférer en tout à soi, selon le précepte et l'exemple de Jésus-Christ, qui nous a dit : Aïmez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés; et qui ensuite s'est sacrifié pour nous. Il fiuit donc mettre dans tous les rapports beaucoup de cordialité, plus encore de cette douce affabilité également éloignée du trop grand sérieux qui déplaît, et de la familiarité quidétruit le respect; il faut condescendre d'une manière aimable aux volontés et aux désirs d'autrui, mêler à la conversation une Joie sainte et modérée, je ne sais quoi de gracieux qui fait plaisir; il faut enfin éviter l'air sombre et mélancolique, comme l'air dissipé etfolàtre, supporter les défauts des autres, sans laisser même entrevoir qu'on les aperçoit, et s'abstenir des préférences qui éveillent la jalousie^ 11 est vrai qu'il se forme en nous, malgré nous, des sentiments d'aversion contre certaines personnes qui ne nous reviennent pas, dont l'esprit, le caractère et les manières nous déplaisent. Mais le saint auteur enseigne à ne tenir aucun compte de ces répugnances, et à n'en pas accueillir les personnes avec moins de bonté, à ne pas leur parler avec moins de grâce, et même à les estimer plus, parce qu'il y a plus de vertu dans celui qui combat une nature défectueuse que dans celui qui jouit sans lutte d'un heureux naturel -. A l'égard des supérieurs, il veut uneobéissance universelle, aimante, prompte

' Entretien iv*.

'^ Entretien xvi"

Liv. V. — SES ENTRETIENS SPIRITUELS. 59

et constante; ^jniverselle, la vraie obéissance a un désir insatiable d'être commandée en tout, parce que l'obéissance relève le mérite des plus petites actions, et qu'il n'y a point de vertu là où il n'y a point d'obéissance ; elle soumet non-seulement la volonté, mais encore le jugement, approuvant la chose commandée, et l'estimant meilleure que toute autre, parce qu'elle ne connaît point cet orgueil secret qui estime ses manières de voir et les préfère à celles des autres. Aimante, elle se soumet, non par crainte, mais par amour; elle voit Dieu seul dans la personne qui commande, ne discute point les motifs et la sagesse du commandement, ne s'inquiète point du succès, mais se met à l'œuvre ; il lui suffît de savoir qu'elle obéit. Prompte, l'obéissance ne remet point au moment suivant ; quand on aime, on ne retarde pas. Constante, elle voue sa vie entière à la dépendance, et y met son bonheur '.

Dans ces belles instructions, le saint évêque n'a garde d'oublier la modestie, vertu propre des religieuses : modestie du maintien, opposée à l'aiîectation et à la légèreté; modestie du langage, qui ne dit jamais que des choses convenables et les dit d'un ton de voix modéré; modestie du vêtir, qui consiste dans la simplicité jointe à la propreté; modestie de l'intérieur, qui tient toujours dans un état posé et recueilli l'imagination, l'esprit et le cœur *. Il ne prémunit pas moins fortement ses chères filles contre les bizarreries et les inconstances qui sont une des plus grandes misères de l'humanité. « Dieu, dit-il, a « donné à l'homme la raison pour le conduire, et cependant « peu d'hommes se laissent conduire par elle ; on suit ses pas- « sions, ses caprices, son humeur changeante : ce qui plaît un u jour déplaît l'autre ; on aime et on hait la même personne, « selon l'humeur du moment ; on est joyeux ou mélancolique, « souvent sans savoir pourquoi... Ce n'est pas là l'esprit chré- « tien : l'inégalité des événements ne doit jamais porter dans

' Entretiens x*, xi», xiv«, xt* - Entretien is*.

« nos âmes l'inégalité d'humeur ; parmi la variété des acci- « dents, il faut toujours demeurer invariable, content de servir « Dieu constammejit, courageusement et hardiment, sans dis- « continuation aucune. C'est dans la paix d'un cœur toujours « égal que Dieu se montre, de même que, quand le lac est « bien calme et que les vents n'agitent point ses eaux, le ciel « en une nuit sereine y est si bien représenté avec les étoiles. « qu'on en voit autant la beauté en regardant en bas que si on « regardait en haut ^ »

Enfin, par-dessus tout, le saint fondateur leur prêche l'humilité, non pas seulement pour chacune en particulier, mais pour leur institut en général : « Les filles de la Visitation , leui « dit-iP, parleront toujours très-humblement de leur petite « congrégation et lui préféreront toutes les autres quant à c( l'honneur et à l'estime : néanmoins elles le préféreront « aussi à tout autre quant à l'amour, témoignant volontiers, « lorsque l'occasion s'en présentera, combien elles vivent agréac( blement en cet état. Ainsi chacun préfère son pays en amour, « non en estime : ainsi chaque pilote chérit plus le vaisseau « dans lequel il vogue que les autres, quoique plus riches. « Avouons franchement que les autres congrégations sont « meilleures et plus excellentes, mais non pas pourtant plus « aimables ni plus désirables pour nous. »

On conçoit combien des religieuses ainsi formées devaient être saintes et édifiantes. «Parmi ces âmes si pures et si bonnes. « raconte madame de Chantai, il n'y avait d'autre rivalité qu'à « qui serait la dernière dans sa propre estime et la première en « ferveur et en amour. » Et la sainte supérieure, qui tenait ce langage, traçait sans le savoir son propre portrait. Elle s'abaissait avec joie aux plus humbles emplois, servait à son tour d'aide de cuisine et obéissait exactement à celle qui était chargée en chef de cet office.

* Entretien m".

- Entretien f.

LlV. V.— VOCATION DE MADEMOISELLE D'AVÈZE. •)!

Aussi on ne parlait dans toutes les provinces circonvoisines que du nouvel ordre de la Visitation. Plusieurs personnes vinrent depuis Lyon contempler ce qu'on leur disait être la merveille de l'époque. Après avoir vu le saint fondateur, la pieuse institutrice et leurs angéliques élèves, elles se retirèrent en publiant que tout ce qu'on disait de la Visitation était bien audessous de la vérité, et que ce serait une bénédiction pour leur ville de posséder une maison d'un ordre si saint.

Attirées par le parfum de tant de vertus, de nouvelles aspirantes demandèrent à faire partie de cette fervente communauté; et bientôt le nombre s'accrut au delà de toute prévoyance. Le saint fondateur eut lui-même la consolation de recevoir une de ces aspirantes qui devint dans la suite une des gloires de l'ordre : c'était mademoiselle Gasparde d'Avèze, d'une haute noblesse de Chambéry. Il l'avait autrefois baptisée ; et le jour même de son baptême , une lumière divine l'avait éclairé sur ses destinées futures Aussi, quand elle se présenta : « Soyez la bienvenue, lui dit-il, je vous attendais depuis long- « temps : dès le jour de votre baptême. Dieu me lit savoir que « vous seriez des nôtres ; j'en prévins dès lors vos parents. Je « disais il y a peu de jours encore à la mère de Chantai qu'une « nouvelle sœur lui arriverait le jour des Rois, et c'était de « vous que je parlais. » Cette jeune personne, d'autant plus surprise de cette ouverture, que, jusqu'alors, loin d'avoir communiqué son dessein à personne, elle avait donné le contraire à croire en suivant les modes et les vanités du siècle, ne put s'empêcher d'admirer une manifestation si merveilleuse de la volonté de Dieu sur elle : déjà elle avait cru la reconnaître dans un songe où, voyant sur la ville d'Annecy un grand chemin qui allait aboutir au ciel et dont l'entrée resplendissait de trois étoiles, il lui sembla entendre une voix qui lui disait : « Tu « n'arriveras que par ce chemin en paradis. »

Ces trois étoiles lui avaient paru désigner clairement les mères de Chantai, de Bréchard et Favre, fondatrices de la Visitation ; et dès lors, ne pouvant douter que cette voix ne fut

un avertissement du ciel, elle avait songé à s'adjoindre à ces trois religieuses : enfin, cédant à la grâce qui la sollicitait, elle dit adieu an monde, et vint la veille des Rois se fixer au monastère. L homme de Dieu lui donna l'habit des novices, ainsi qu'à trois autres postulantes; et, pendant toute la cérémonie, il p.ariit tellement ravie en Dieu, que l'expression tout angélique de ses traits demeura jusqu'à la mort gravée dans le souvenir de la nouvelle religieuse et suffit pour ranimer chaque jour sa ferveur \ La sage direction du saint évêque et les bons conseils de sa supérieure s' ajoutant à ces divines impressions, elle fit pendant son noviciat les plus rapides progrès dans la vertu ; mais elle jouit peu de temps de la compagnie de madame de Chantai: car celle-ci perdit, bientôt après, le baron de Chantai, son beau-père; et François, comprenant tout ce qu'elle devait comme mère à ses enfants, seuls héritiers du baron, jugea nécessaire de l'envoyer en Bourgogne mettre ordic aux afïaires de la succession.

Elle fit ce voyage comme le premier, avec la même piété, le même recueillement, la même fidélité à sa règle que si elle eût été dans son monastère. La servante du baron, qui l'avait traitée si indignement pendant tant d'années, reprit envers elle ses manières dures et insolentes; et la sainte supérieure, qui pouvait la renvoyer sur-le-champ, ne répondit à ces mauvais procédés que par des bienfaits, accompagnés de témoignages d'atTeclion et de tendresse. Le baron de Thorens, qui accompagnait sa belle-mère, s'indignait de l'audace de cette servante : « Pour moi, lui dit agréablement la sainle veuve, je « ne vois ici rien de nouveau, rien qui me surprenne ; c'étail « bien autre chose du vivant de mon beau-père. » Et, dans l'héroïsme de sa charité, elle faisait manger à sa table cette servante comme si c'eût été son égale. Comme les affaires du défunt étaient dans le plus grand désordre, il lui fallut pendant cinq semaines travailler du matin au soir à débrouiller ce

^ Année de la Visitation , 5 janvier.

Page 1