LIV. V.- NOUVELLE MALADIE DE MADAME DE CUANTAL. Vu
chaos, traiter avec des paysans grossiers qui cherchaient par le mensonge et l'artifice à dissimuler leurs dettes; et au milieu de tous ces embarras, on ne la vit jamais sortir de sa douce gravité, se troubler ou se passionner : c'était une égalité d'àme et de parole que rien n'altérait. Conformément aux avis de son saint directeur, elle expédiait chaque affaire l'une après l'autre, tout doucement et tout suavement, sans se préoccuper de ce qui avait précédé ou de ce qui devait suivre.
Au retour de son voyage, soit fatigue, soit autre cause, madame de Chantai tomba gravement malade, et l'on craignit encore une fois pour sa vie; mais le saint évêque, après une fervente prière, lui ayant fait bai.ser pieusement les reliques de saint Biaise, qui se conservaient dans l'église de Saint-Maurice, elle fut à l'instant même complètement guérie. Sur quoi, une religieuse s'étant permis de dire que ce n'était pas la peine d'aller chercher un saint d'Arménie, et du quatrième siècle, lorsque monseigneur de Genève aurait pu tout seul opérer cette guérison, l'humble prélat fut si peiné de cette réflexion, qu'il en versa des larmes, reprit sévèrement la religieuse devant toute la communauté et lui imposa pour pénitence non-seulement de demander pardon au saint martyr, mais encore de jeûner pendant trois ans la veille de sa fête.
La digne supérieure, rendue à la santé, conduisait ses chères filles dans les voies de la perfection, lorsque au commencement de l'année 1614 le saint évêque, toujours préoccupé des movens de les sanctifier davantage, leur envoya pour étrennes, sous le nom de Défi sacré, deux billets, l'un commun à toutes, l'autre particulier à chacune, contenant les pratiques d'une vertu, une amende à subir pour les manquements à ces pratiques, et l'indication des saints qui avaietit excellé en cette vertu. La pratique commune à toutes consistait à faire six retours vers Dieu dans les temps non destinés aux exercices de piété, afin de se conformer à la parole que Dieu dit à Abraham : « Marche de- « vaut moi et sois parfait. » L'amende pour chaque manquement était le verset : Beata v'iscera Mariœ Virginis quœ porta-
verunt œterni Patris fUmn; et les modèles ou protecleurh étaient saint Antoine, saint Bruno et saint François de Paule. Les pratiques particulières à chacun étaient: ria préparation et l'attention à tout ce qui regardait l'office divin ; 2° l'entretien intérieur avec les saints pour lesquels on avait quelques prédilections et avec l'ange gardien; 3° l'application à soi-même, sans se permettre d'observer et de censurer les autres; 4" la commisération et le silence sur les défauts du prochain. Venaient ensuite l'amende pour chaque manquement et les modèles pour chaque vertu. Ces petits billets, qui paraissent peu de choses en eux-mêmes, portèrent de très-grands fruits et ranimèrent la ferveur de la communauté.
' Bientôt d'autres aspirantes demandèrent à faire partie de la bénite maison. Parmi elles se trouvait une personne de qualité qu'un jeune gentilhomme aimait éperdument. Ce seigneur, dans la fureur de sa passion frustrée, se met en tête que la personne n'est entrée au souvent que par l'instigation de l'évêque; et, en conséquence ,*^ il court en grande colère à l'Evêché, vomit contre le saint prélat les plus sanglantes injures. (( Monsieur, lui dit François après l'avoir écouté avec calme, « veuillez examiner la chose ; vous verrez que je n'ai pas été le « conseiller de cette dame, mais seulement l'approbateur du « choix qu'elle a fait. » Le jeune homme, emporté par la passion, se met à crier plus fort. « Monsieur, lui dit le saint « évêque, vous m'obligeriez de me dire tout bas toutes les in- « jures qu'il vous plaira; je vous proteste que je les porterai ce toutes aux pieds du crucifix et que personne n'en saura rien. « — Je suis bien aise, répond le jeune homme, que tout le « monde sache le peu d'estime que je fais de vous. — J'en i( serais moi-même satisfait, dit l'humble prélat, si mon mépris « tournait à votre louange. — Eh bien! reprend le jeune fu- « rieux, j'irai cette nuit môme briser les portes du couvent, « j'en retirerai la dame et j'y mettrai le feu. — ]\lonsieur, ré- « pliqua François d'un ton ferme, vous en dites trop et vous « n'en ferez rien. Dieu et la justice sauront vous arrêter. » Et
LIV V. — VOIES DE FAIT CONTRE LA VISITATION. <i^
le jeune homme étant sorti sur ces paroles, il envoya ordre à la supérieure de faire coucher la dame dans la chambre la plus éloignée de la rue, de tenir des lampes allumées près des fenêtres et de se confier en Dieu sans aucune crainte. Le gentilhomme tint parole; et, depuis onze heures du soir jusqu'à deux heures du malin, ses gens frappèrent à la porte du monastère, brisèrent les vitres à coups de pierres et vomirent mille insolences. Dès le matin on vint raconter la chose au saint évèque : « Remercions Dieu, dit-il; il n'y a en tout cela qu'un bruit que « le vent emporte; mais, ce que vous ne savez pas, c'est que le « jeune homme est plus en colère contre la dame que contre « moi ; il croyait qu'au moins elle aurait mis la tète à la fenêtre ((. pour le prier de se retirer; et son silence, qu'il a attribué au « mépris, l'a tellement irrité, qu'il m'a fait dire qu'elle était une « orgueilleuse et qu'il n'en voulait plus*. »
Cette pénible scène, qu'avait produite la passionne l'amour, la cupidité des richesses la renouvela l'année suivante. Une dame riche étant entrée au monastère, un certain seigneur, son parent, craignant qu'elle ne léguât à cette maison une partie considérable de sa fortune, vint en colère à l'évêché et accabla d'outrages le saint évèque : « Monsieur, dit François avec dou- « ceur, il eût fallu, avant de vous mettre en colère, vous bien « informer de la vérité ; vous auriez appris que je suis tout à « fait étranger aux desseins de votre parente, et que je ne l'ai « aucunement conseillée. » Loin d'accepter cette excuse, l'insolent seigneur n'en élève que plus haut la voix et menace de briser les portes du couvent. « Tout beau! monsieur, reprend « François avec fermeté, filez un peu plus doucement: les me- « naces ne valent rien envers personne, et surtout à mon ence droit. Je suis évèque, et la justice ne souffrira pas vos inso- « lences contre ma personne. » Sur ces mots, le fougueux seigneur se retire . et quelques-uns étant venus dire à François ([u'il avait juré de briser les portes de la Visitation : « Non, re-
" Année de la Visitation, 26 juin.
m VIE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES.
« prit-il trois fois avec énergie, non, non, il ne le fera pas! » Si la passion ameutait ainsi de jeunes seigneurs contre les religieuses de la Visitation, la malignité des langues ne les épargnait pas davantage : on les calomniait indignement ; mais le saint prélat, pour soutenir leur courage au milieu de ces épreuves, leur rappelait souvent les grandes pensées de la foi. « Je regrette les péchés des calomniateurs, écrivait- il à madame « de Chantai *, mais ces injures sont une des plus sûres marques « de l'approbation du ciel, Notre-Seigneur, pour nous faire « entendre ce secret, ayant voulu être calomnié lui-même le « premier, et nous ayant dit que bienheureux sont ceux qui « souffrent persécution pour la justice... Ayons donc confiance « que la miséricorde de Notre-Seigneur achèvera en nous ce « qu'elle a commencé, et donnera à ce peu d'huile de bonne « volonté que nous avons un tel accroissement, que tous nos « vases et ceux de nos voisins s'en rempliront. »
Les faits, du reste, parlaient en faveur de Tordre de la Visitation et le défendaient mieux que tous les discours. La baronne de Mirabel, frappée des grandes vertus qui brillaient dans ce nouvel institut, l'avait constitué son héritier universel ; mais ses parents, mécontents d'être privés d'une fortune sur laquelle ils comptaient, ayant voulu plaider pour faire annuler le testament, François, ami de la paix, renonça aussitôt à cette riche succession, disant qu'il ne voulait pas que les abeilles se battissent avec les fourmis pour les biens de la terre, et qu'il était bien aise d'apprendre à ses filles spirituelles à se détacher de toutes les choses de ce monde, à fonder leurs établissements sur une base meilleure que les biens delà fortune, sur la pauvreté accompagnée de toutes les vertus chrétiennes. A l'apologie des faits, le saint prélat ne dédaigna pas d'ajouter la protection des puissances de la terre. 11 pria l'infante Marguerite, fille du duc de Savoie, duchesse de Mantoue, de prendre sous son haut patronage l'institut de la Visitation. Cette proposition
» Lettre 529= et 530^