LIV. V. — IL FAIT BATIR UN MONASTÈRE
fut accueillie à la cour avec bonheur : « L'infante est comblée « de joie, écrivait au pieux prélat le duc de Savoie, d'avoir été « choisie pour être la protectrice d'une aussi sainte congré- « gation : nous lui rendrons avec un zèle extraordinaire tous « les services possibles ; nous y sommes portés non-seulement « par l'affection particulière que nous avons pour vous, mais « encore par les vertus qui éclatent dans les dames de votre « ordre, lesquelles, ainsi que nous l'avons appris, édifient « toute cette province. » En conséquence, l'infante déclara par lettres patentes qu'elle transmit au sénat de Savoie, qu'elle prenait pour le présent et l'avenir cette congrégation sous sa protection, et que sa volonté était qu'elle fût favorisée et soutenue dans tous les Etats de Son Altesse Royale le duc son père.
Jusque-là ces saintes religieuses n'avaient habité que des maisons bâties pour des particuliers, nullement adaptées aux usages d'une communauté régulière, et il était important que la première maison de la Visitation offrît le modèle d'un monastère de cet ordre. Bien des difBcultés s'opposaient à l'exécution du projet : il fallait obtenir un terrain appartenant aux Dominicains, faire agréer à ceux-ci en échange un autre terrain appartenant au collège, et faire consentir le collège à recevoir un dédommagement que leur donnerait la Visitation : des négociations si compliquées offraient peu de chances de succès; mais le saint fondateur ayant réclamé la protection du duc de Savoie, du duc de ^Nemours et de la duchesse de MantoueV qui déclarèrent aux parties intéressées que cet arrangement leur était fort à cœur, et qu'ils le demandaient comme un bon office, tous s'inclinèrent devant de tels intercesseurs; les terrains désirés furent concédés. Le 18 septembre, après la messe pontificale, la duchesse de 31antoue posa par procureur la première pierre du monastère; le saint fondateur la bénit, au milieu des concerts de musique les plus magnifiques, et bientôt l'édifice sortit de terre.
' Lettre cccix'.
t;x VIE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES.
Un jour, que le saint évêque et madame de Chantai visitaient ensemble ces constructions naissantes, ils surprirent un pauvre malfaisant qui, en vue d'inonder les fondations, travaillait à arracher le bâtardeau que l'humidité du sol avait obligé d'établir. François eut beau lui dire avec douceur de cesser; le malheureux continua sa mauvaise action comme s'il n'avait rien entendu. Alors, madame de Chantai, prenant un ton sévère: « Vous n'avez qu'à venir, lui dit-elle, à la porte du couvent « demander l'aumône, et vous verrez comme on vous la fera ! « — Oui, mon frère, reprit doucement François, venez toutes « les fois que vous voudrez, demander la charité, et on vous la '( fera sans jamais y manquer. » Puis, se tournant vers madame de Chantai : « Oui, ma mère, on la lui fera de bon cœur. » Quand ils furent seuls, madame de Chantai se permit de lui reprocher sa trop grande bonté, assurant que telle était la cause des manquements dont on se rendait coupable à son égard ; qu'avec un peu plus de sévérité il ferait respecter son caractère, et que toutes choses iraient mieux. « Ah I ma mère, « lui répondit-il, voudnez-vous que je perdisse en un instant « le fruit de vingt -quatre années d'efforts sur moi-même? — « Mais, mon père, ajouta-t-elle, votre douceur va jusqu'à «l'excès. — En suivant l'exemple de ]\otre-Seigneur, reprit « l'homme de Dieu, il n'y a point d'excès à craindre*. »
Tout en dirigeant la construction de ce monastère, François s'occupait de l'envoi d'une colonie de ses fdles à Lyon, pour y établir une maison de l'ordre, que demandait déjà depuis longtemps l'archevêque, et que toute la ville appelait de ses vœux les plus empressés. En sage directeur qui n'impose que (les sacrifices volontaires, François commença par sonder les dispositions des sœurs qu'il destinait à cette fondation, et il reçut de toutes la même réponse ; qu'elles ne voulaient qu'obéir; que, résolues à mourir au monde et à elles-mêmes, elles n'entendaient plus vivre que pour Dieu, ni vouloir autre chose
* Recueil de la mère Greffier.