‹ Vie de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 30 sur 231 · LIV. V. — CHOIX DES SUJETS · texte numérisé non relu

LIV. V. — CHOIX DES SUJETS

la devançait par l'empressement d'un zèle trop vif et trop humain, soit dans le choix des sujets, soit dans la fondation des étahlissements. « Peu et bien, disait le saint fondateur; ayons « patience et nous ferons assez si ce peu que nous ferons est '( au gré du grand maître. 11 vaut mieux que nos sœurs crois- « sent par les racines des vertus que par les branches des mai- « sons. Elles ne seront pas plus parfaites pour avoir un grand a nombre de monastères. En dispersant, on dissipe V Multipli- « casti gentem, non magnificasti lœtitiam^. »

Pour le choix des sujets, le saint fondateur ne regardait ni à la fortune ni à la santé, mais bien à la douceur et à l'humilité. « Je préfère infiniment, disait-iP, les douces et les humbles, « quoiqu'elles soient pauvres, aux riches moins humbles et « moins douces. La prudence humaine dit : Bienheureux les « monastères riches ! Mais nous, nous devons dire : Bienheu- « reux les pauvres et souffrir avec amour que la pauvreté soit « mésestimée ! » On discutait un jour en sa présence sur la dot d'une jeune personne qu'on devait recevoir à la profession : madame de Chantai tenait ferme pour que la dot fût entière; et lui ne disait mot ni pour ni contre : mais, rentré chez lui. il improuva la fermeté de la supérieure par un billet qu'il lui écrivit et qui finissait ainsi : « Ma mère, vous êtes plus juste que « bonne; il faut être en ces rencontres plus bonne que juste*.» Une fille unique, héritière de grands biens, ayant été agréée pour religieuse professe à la suite d'une année de probation, le saint fondateur lui demanda quelle disposition elle voulait faire de ses biens : « Je veux, dit-elle, les donner au monastère, — « Non pas, dit le saint fondateur, nous ne faisons point notre « congrégation pour incommoder les familles ; vous vous bor- « nerez à vous constituer une dot un peu meilleure que les or- « dinaires, puisque vous en avez les moyens : cela suffira. El

' Esprit de saint François de Sales, VIII* p., sect. xxi.

- Isaïe, IX, 5.

"' Lettre cclvi".

* Recueil de la mère Greffier.

« que voulez-vous faire du reste? — Je le donnerai à mon « frère. — Et pourquoi pas à votre mère? — Parce qu'elle « m'a donné de graves sujets de mécontentement. — Cela ne « vous dispense pas, ajouta-t-il, d'observer le commandement « de Dieu qui prescrit le respect de ses parents. » Et la chose fut ainsi réglée.

Autant le saint fondateur voulait que sa congrégation fût détachée des biens de !a fortune, autant il voulait qu'elle fût indulgente pour les défauts de corps ou d'esprit, pourvu qu'il y eût une vraie vocation. « Je suis l'ami des infirmes, disait-il; « si je les rejetais, où serait en moi la charité chrétienne? et « que deviendraient ces sortes de sujets? Personne n'en veut. « Si on les reçoit avec charité, cet exemple en attirera d'autres « bienfaits et en si grand nombre que les mondains s'en « étonneront'. » Le saint évêque avait même comme une prédilection particulière pour les personnes disgraciées de la nature en quelque manière que ce fût; et, comme on lui en demandait la raison : « Bienheureux, répondit-il, ceux qui n'ont « rien d'aimable, puisque l'amour qu'on leur porte est tout en « Dieu ! » On lui présenta un jour une personne tout à fait difforme, et ayant reconnu son mérite dans l'examen qu'il en lit : « Piecevons-la, dit-il, c'est une belle âme dans un corps « fort laid, c'est un beau diamant mal enchâssé. »

Parmi les aspirantes qui sollicitaient le bonheur d'entrer dans l'institut, figuraient des noms dlustres : la mère Angélique Arnaud, abbesse de Port-Pioyal, voulut à tout prix y être admise; elle pressa l'évêque, elle pressa madame de Chantai,jamais le sage fondateur n'y voulut consentir, donnant pour raison qu'il la trouvait peu propre à obéir^; il jugea tout autremeni de mademoiselle LhuiUicr : c'était une jeune personne, douée de tous les avantages de la nature et de la fortune, à laquelle le monde souriait et qui souriait au monde. Le saint évêque, en

' Ik'pos. de la mère de Chaugy.

2 Lettres DLxxvtii*^ et suiv.

Page 1