LIV. V.— CHOIX ET FORMATION DES SUJETS
dirigeant sa conscience dans un de ses voyages à Paris, avait étudié sa vocation et reconnu les desseins de Dieu sur elle pour la vie religieuse, mais ne lui en avait rien dit, pour ne pas lieurtcr de front l'attachement (ju'elle portait encore au monde dans son cœur. Il s'était borné à lui recommander certains exercices de piété et l'abandon à la volonté divine quelle qu'elle fût, lui promettant de consulter Dieu lorsqu'il serait à Annecy et de lui écrire alors ses pensées. La lettre promise ne se lit pas longtemps attendre : mademoiselle Lhuillier, en la recevant, éprouva un trouble inexprimable, craignant d'y lire son arrêt pour la vie religieuse; et, au lieu de l'ouvrir sur-le-cbamp. elle la porta, cachetée, devant le saint Sacrement, protestant à Dieu «l'exécuter tout ce que le saint prélat lui prescrirait. Le lendemain, après la communion, elle l'ouvrit avec un tremblement e.xtrème; et, chose étrange, à peine y eut-elle lu qu'il lui fallait (juitter le monde pour le monastère et entrer à la Visitation, elle se sentit toute changée : la répugnance que lui inspirait le cloître lit place à l'amour de la retraite; malgré l'opposition de ses parents, elle demanda le jour même à entrer au noviciat, et devint une fervente religieuse.
Autant François mettait de zèle à bien choisir les aspirantes, autant il s'appliquait à les former à l'esprit religieux : tant ([u'il était à Annecy, tous les quinze jours il les confessait, et trois fois la semaine il venait écouter celles qui désiraient lui ouvrir leur cœur dans des entretiens privés. Madame de Chantai ajoutait aux enseignements du fondateur ses avis et ses instructions propres, lorsqu'il lui vint dans l'esprit un scrupule: c'était la crainte de s'ingérer dans un ministère qui lui attirait des louanges et qui ne convenait pas à sa faible vertu. Klle en écrivit au saint évoque, qui alors était absent, et il lui répondit par la lettre suivante^ : « On ne doit pas, lui dit-il, s'abstenir « de parler de Dieu quand on le croit utile, n'importe ce qu'en « peuvent penser ou dire ceux qui écoutent. H ne faut rien
' Lettre cccxni'.
gA VIE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES.
« faire ou rien dire pour être loué, mais aussi ne pas omettre « de faire ou de dire ce, qui est bien, crainte d'être loué. Ce « n'est pas être hypocrite de ne pas faire aussi bien que l'on « parle : où en serions-nous? Il faudrait donc que je me tusse, « de peur d'être hypocrite, puisque quand je parle de la perce fection, je ne pense pas être parfait, de même que je ne pense « pas être Italien quand je parle italien ; mais je pense savoir « le langage de la perfection, parce que je l'ai appris... Il ne « faut pas entortiller son esprit dans des toiles d'araignée, mais « marcher à la bonne foi par le milieu des belles vertus de sim- « plicité et d'humilité, et non parles extrémités de tant de sub- « tilités... la force est plus forte quand elle est tranquille et « qu'elle naît de la raison sans aucun mélange de passion. »
Remise dans la paix par ces sages paroles, madame de Chantai continua à instruire ses novices et ses rehgieuses; et quand il ûdlait en détacher quelques-unes de la maison mère pour fonder une nouvelle colonie dans les villes qui les réclamaient, elle allait elle-même commencer l'œuvre et établir ses fdles. Ce fut ainsi qu'au mois de mars 1618 elle alla créer l'établissement de Grenoble, où le saint évêque prêchait le Carême, comme nous le dirons plus tard. Au retour de Grenoble, elle partit pour Bourges, où l'appelait l'archevêque son frère; et, pendant SIX mois, elle travailla, au milieu de toutes les privations de la pauvreté, à la fondation du nouveau monastère, sans jamais vouloir qu'on avertît l'archevêque de l'inexécution des ordres qu'il avait donnés pour les pourvoir du nécessaire, tant elle aimait à souffrir pour Notre-Seigneur. Lorsque le saint évêque fut à Paris, il vint en personne présider à Bourges le chapitre du nouveau monastère; et, voyant la maison solidement établie, il manda à Paris madame de Chantai, pour y créer un établissement semblable. Là, mille obstacles surgirent contre le projet, non-seulement de la part du monde, mais de la part des personnes de religion et de piété ; On ne voulait recevoir les nouvelles religieuses qu'à la condition de changer leurs règles et de prendre la direction des maisons de repenties
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ou des congrégations qui avaient besoin de réforme. Un religieux, puissant par son influence, vint le signifier foruiellemeni à madame de Chantai : « Eh bien ! mon père, lui répondit-elle « avec autant de force que d'humilité, nous nous en retourne- « rons plutôt que de faire brèche à nos règles et à notre in- « stitut : nous ne tenons qu'à faire la volonté de Dieu. 11 nous « a fait venir ici : s'il lui plait que nous nous en retournions, « nous lui rendrons notre obéissance d'aussi bon cœur d'un « côté que de l'autre. » Cette réponse toucha le religieux, qui, dès ce moment, se déclara pour madame de Chantai, publiant partout que l'esprit de Dieu était avec elle. D'autres contradictions s'ajoutèrent à celle-là : « Croiriez-vous , écrivit le saint « évêqueà madame de Chantai, que des serviteurs de Dieu m'ont « dit aujourd'hui que la douceur et la piété de notre institut « étaient tellement au goût des esprits français, que vous ôteriez « toute la vogue aux autres maisons religieuses; que, quand « on aurait vu cette madame de Chantai, il n'y aurait plus que « pour elle? Or sus, cela ft'est rien. Dieu, qui voit tout et qui « sait que nous ne venons pas à Paris pour nous faire voir, «^ mais pour montrer à sa bonté plusieurs âmes s'acheminant « purement à son saint ser\ice. Dieu, dis-je, nous aidera. » En effet, le 1" mai 1619, la maison commença, très- pauvrement. il est vrai, et très-petitement ; mais quatre mois ne s'étaient pas écoulés que le mérite de madame de Chantai avait attiré sur le nouveau monastère l'intérêt général et facilité l'achat d'un local plus convenable.
Pendant ce temps-là, François, de retour à Annecy, fit partir pour Paris des sœurs destinées à aller, selon les ordres de madame de Chantai, fonder un établissement à Orléans, qui demandait avec instance des religieuses du nouvel institut ; le couvent de Jloulins envoya une colonie à iVevers, et le monastère de Lyon une autre colonie à Montferrand, ville d'Auvergne alors fameuse, qui avait ses fortifications et ses consuls, aujourd'hui grand village , totalement déchu de sa première splendeur. Le 20 août 1622, le monastère de Lyon envoya
également cinq religieuses à Belley, pour y fonder une maison que demandait l'évêque avec instance ; enfin madame de Chantai alla elle-même établir un autre monastère à Dijon, et tel l'ut le dernier établissement qui se fit du vivant de saint François de Sales, dont nous allons maintenant reprendre l'histoire générale, quelques instants suspendue par la nécessité de rassembler dans un seul livre tout ce qui se rattachait à la Visitation.