SUR LE TEMPOREL DES ROIS
^De 16IO à lois.)
Les soins qu'avait donnés François de Sales à l'inslilut de la Visitation, ne lui avaient rien fait retrancher de ce qu'il devait au bon gouvernement de son diocèse. Plaçant au premier rang de ses sollicitudes la formation du clergé, il eût désiré établir un grand séminaire où les aspirants au sacerdoce pussent se former aux vertus et aux fonctions ecclésiastiques, apprendr*' la manière de catéchiser et d'instruire, le chant et les cérémonies. Dénué de toutes ressources pour faire face aux frais de cet établissement, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, il renouvela ses instances auprès du saint-siége pour qu'il imposât au clergé une cotisation sur les bénéfices, qui serait employée à une œuvre si nécessaire*. Aucun évêque ne pouvait faire entendre une voix plus puissante : car sa vertu était appréciée à Rome comme elle devait l'être : « Vous avez pour évéque un
' Lettre ccci.xxii^.
« vrai saint, disait le souverain pontife à M. de Coëx, envoyé « pour faire approuver la réforme de Talloires, et je l'ai tou- « jours estimé tel. Dites-lui de se souvenir de nous dans ses « prières, auxquelles nous avons la plus grande confiance; et « vous, soyez ses imitateurs, suivez exactement ses traces ^ » Néanmoins Rome vit tant de difficultés dans la mesure proposée, qu'elle s'abstint de rien décider.
Alors, désespérant d'obtenir jamais ce qu'il désirait si vivement, François s'efforça au moins d'encourager le zèle des sciences ecclésiastiques, en prenant part aux thèses publiques de philosophie ou de théologie, qui exercent si utilement l'intelligence, quand, le cours élémentaire fini, on peut se livrer à des études plus profondes. Un jour, qu'il assistait à un de ces exercices, il arriva que le répondant se laissa prendre dans les filets de son argumentateur. C'était au chanoine qui présidait à l'en tirer; mais, peu heureux dans ses efforts, celui-ci allait y être pris lui-même et subir une humiliation pénible pour ses cheveux blancs. Touché de sa position, l'évêque prend aussitôt la parole, et, par une distinction fort spirituelle, résout l'argument d'une manière si lumineuse, qu'il n'y a plus rien à dire. L'argumentateur, mécontent de sa défaite au moment où il comptait sur la victoire, répond avec vivacité et mauvaise humeur que cette distinction est inouïe. « Il se peut faire, reprit « l'évêque en souriant, qu'elle ait été inouïe pour vous jusqu'à « ce jour, mais à l'avenir elle ne le sera plus'-. « Au sortir de l'exercice, le président étant allé remercier l'évêque d'avoir sauvé l'honneur d'un pauvre vieillard déshabitué des subtilités de l'école : « Vous ne me devez point de remercîments, mon- (( sieur, répondit François, c'estledevoirdes jeunes de soutenir « les vieux, comme c'a été le devoir des vieux de nous soutenir « dans les faiblesses de nôtre enfance. C'est le train du monde « raisonnable et une des règles de la Providence. »
' Dép. de Myncet.
- Charl.Aug., p. 417.
LiV. VI. — ZELE POUR LE CLERGÉ. 91
Quelque temps après, le saint évêquc fit preuve d'un esprit de charité plus admirable encore dans un exercice semblable : invité par le répondant à argumenter lui-même, il poussait son argumentation d'une manière non moins remarquable par la forme que par le fond, lorsque l'un des assistants osa l'interrompre et s'emparer de son objection sous l'insolent prétexte de la faire mieux valoir. Un tel oubli des convenances provoqua de toutes parts un murmure improbateur; mais le saint évêque, baissant les yeux et gardant le silence, laissa parler l'interrupteur jusqu'à ce qu'il le vit embarrassé, incapable de se tirer avec honneur du mauvais pas où il s'était mis. Alors, reprenant l'argument, il tâcha de couvrir, autant que la chose étaitpossible, l'ignominie bien méritée de cet hommemal-appris.
Non content d'encourager les études dans le clergé, François cherchait encore à y attirer les sujets éminents capables de faire honneur à l'Kglise. De ce nombre était, au premier rang, son frère Louis de Sales : le duc de Nemours l'avait, depuis peu, nommé chevalier du conseil de Genevois, dignité la plus élevée pour un homme d'épée, et il en remplissait les fonctions à la satisfaction universelle du prince, des magistrats et de la noblesse. Mais le saint évêque désirait que ses grands talents et ses rares vertus fussent employés à quelque chose de plus relevé et de plus utile, c'est-à-dire au ministère ecclésiastique. En conséquence, il lui proposa d'être son coadjuteur, en lui faisant ressortir le bien qui résulterait de leurs travaux mis en commun : « Quand je prêcherai à nos peuples, lui dit-il, vous « écrirez; quandj'écrirai, vous prêcherez; quand vous visiterez, « je résiderai, et quand je visiterai, vous résiderez. » Toutes ces raisons furent impuissantes devant l'humilité du pieux laïque, qui se reconnaissait indigne du simple sacerdoce, et à plus forte raison de la dignité épiscopale.
Affligé de ne pouvoir donner à l'Eglise un bon prêtre de plus, l'homme de Dieu eut encore la douleur d'en perdre un, qui était son meilleur ami, après avoir été longtemps son précepteur. M. Déage, ce maître dévoué qui l'avait suivi partout
comme son ange gardien, mourut vers cette époque. Toujours ce bon prêtre l'avait aimé avec passion, surveillé comme si l'évèque n'eût pas cessé d'être son disciple et repris des moindres imperfections qu'il croyait remarquer en lui ; toujours il avait voulu voir son élève parfait en tout, honoré, admiré de tout le monde, sans pouvoir souffrir qu'on se permît à son égard la moindre censure : de son côté, l'évèque, touché de tant de dévouement, l'avait entouré de respect et d'honneur, admis parmi les chanoines de sa cathédrale, reçu dans sa maison et à sa table, ne cessant de veiller avec une attention délicate à ce que rien ne lui manquât en santé ou en maladie*. Lorsqu'il le vit atteint ■du mal qui le précipita au tombeau, il l'assista jusqu'au dernier soupir avec un soin et une assiduité en rapport avec l'amour qu'il lui portait. Après sa mort, il lui fit faire dans la cathédrale les obsèques les plus honorables, officia lui-même, et lit offrir dans tout le diocèse un grand nombre de messes pour le repos d'une âme qui lui était si chère. Ce ne fut pas encore assez pour sa tendresse, tant les saints savent aimer ! 11 offrit lui-môme plusieurs fois le saint sacrifice pour ce cher défunt : la première fois qu'il le fit, la douleur d'avoir perdu un si bon ami lui arracha force pleurs et soupirs : quand il fut arrivé au Pater et qu'il en eut prononcé trois ou quatre paroles, il fut obligé de s'interrompre, suffoqué par les sanglots ; et s'il put continuer ensuite, ce ne fut qu'en versant beaucoup de larmes. Après la messe, étant seul dans sa chambre avec son aumônier qui essayait de le consoler : « Ah ! lui dit-il, cette âme est bien « où elle est ; oh ! qu'elle ne voudrait pas être ici ! elle est entre « les bras et dans le sein de la miséricorde et clémence de Dieu, « elle repose comme un autre saint Jean sur la poitrine aimable « de Jésus-Christ. Voulez-vous savoir ce qui m'a tant fait pleu- « rer quand j'ai commencé à dire Pater tioster? c'est que je me « suis rappelé que c'était cet homme vraiment bon qui m'avait « appris le premier à dire mon Pater^. »
' Esprit de saint François de Sales, V" part., sect. xxvin. - Idem, V°pait., scct. xxii.
Liv. VI. - !L VA HABITER LHOTEL D'ANTOINE FAVKE. 9.Ï
La douleur d'avoir perdu un ami parla mort fut doublée encore par le chagrin d'en perdre u nautre que sa position nouvelle forçait à s'éloigner. Antoine Favre qu'il n'appelait jamais que du nom de frère, fut nommé par le duc de Savoie premier président du sénat de Cliambéry, et, en conséquence, obligé de quitter Annecy pour aller résider au poste où l'avait appelé la confiance du prince. Quelque éminente que fût cette dignité, elle ne put compenser la douleur de la séparation ; et ce fut de part et d'autre un vrai brisement de cœur, d'autant plus sensible, que la jalousie irritée de cette élévation suscita des peines amères au nouveau président. Rien de plus édifiant que le rapport qu en fit celui-ci à son saint ami : « Mon cher frère, lui écri\it- « il, je dis tous les jours à Dieu : Bonum mihi quiu humiliasti mneut discam justificationes fi/o*'. Mon cœur se réjouit en notre « divin Sauveur, de ce que, par la persécution et le mépris de « ceux du pays, j'ai sujet de rembarrer la vaine gloire que « pourraient m'inspirer les applaudissements que me valent « mes livres et ma réputation. Ailleurs on dit que c'est bien delà « faveur devoir le grand Antoine Favre ; ici on s'estimerait heu- « peux d'être défait de ce malheureux ; et à cela, mon frère, je « me répète après vous dans une parfaite tranquiUité : Nous ne « sommes que ce que nous sommes devant Dieu, aux yeux du- « quel ni les louanges des absents ne me haussent, ni les mé- « pris des présents ne m'abaissent : soyons donc indifférents « aux uns et aux autres, marchant devant Dieu en sainteté et en «justice. »
Outre les consolations qu'il puisait dans la religion, le pieux magistrat trouva un dédommagement à sa douleur dans le plaisir qu'il eut de céder au saint prélat son hôtel, le plus grand comme le [)lus beau d'Annecy, pour lui servir de palais épiscopal et lui être à jamais un gage de son amitié. François, étant allé s'y établir, choisit pour sa chambre privée un cabinet fort
' C'est-à-dire : « Ce m'est un bien. Seigneur, qae vous m'ayez humilié pour m'enseigner vos justices. » Ps. c?iii.
étroit , donnant pour raison qu'après avoir passé la journée dans de grands et magnifiques appartements, comme un personnage important, il (allait qu'il se ressouvînt la nuit, en se voyant réduit entre quatre petites murailles et dans son petit lit, qu'il n'était qu'un pauvre et misérable homme. « Par là, dit-il, « l'évêque de Genève sera à sa place pendant le jour, etFrançois « de Sales à la sienne pendant la nuit^ »
Tandis que François avait de lui-même des sentiments si humbles, toutes les bouches redisaient les œuvres de sa charité et de son désintéressement, quelque intention qu'il mît à les dérober aux regards. Un gentilhomme du Chablais étant venu lui exposer qu'un orage avait tellement ravagé ses moissons qu'il n'avait pas de quoi ensemencer ses terres pour l'année suivante, l'homme de Dieu, compatissant à sa peine, fit luimême ensemencer à ses Irais les terres de ce seigneur^. Le libraire de Lyon, Pierre Rigaud, qui avait imprimé {'Introduction à la vie dévote, ayant retiré de la vente de cet ouvrage un énorme bénéfice, et étant venu lui offrir quatre cents écus d'or en témoignage de sa gratitude, François refusa ce présent, alléguant qu'il ne voulait d'autre récompense de son travad que de savoir qu'il avait été utile aux âmes. De nouvelles instances du libraire n'obtinrent pendant longtemps qu'un nouveau refus ; enfin , les sollicitations étant devenues plus pressantes : « Eh « bien , dit-il, puisque vous le voulez, j'accepte votre argent, « mais soyez assuré que je ne le placerai pas à usure. » Et aussitôt il envoya les quatre cents écus à une» pauvre et sainte fille qui désirait grandement entrer en religion, mais ne pouvait exécuter son pieux dessein, faute de pouvoir payer la dot qu'on exigeait*.
La charité du saint évêque ne fut pas moindre à l'endroit de plusieurs possédés que lui amena vers cette époque un de ses prêtres. H commença par les examiner avec soin, en découvrit
^ Année de la Visitation, A avril. — Chai'l.-Aug., p. 417.
* Charl.-Aug., p. 416.
* Dép. de François Favre, qui était présent. — Charl.-Aug., p. 418.