LIV. M.— CARÊME DE CUAMBÉRY
« pour préparer la prédication plus solennelle qu'il faisait de- « vaut le sénat. Néanmoins il suffisait à tout, prêchait à l'apos- « tolique, s'oubliant lui-même el uniquement préoccupé du « salut des âmes. »
Au milieu de tant d'occupations, il trouva cependant le temps d écrire à Rome pour plusieurs graves affaires. D'abord, à la prière des syndics, il demanda au saint-siége d'ériger en évccbé la ville de Chambéry, qui jusqu'alors avait été sous la juridiction de l'évêque de Grenoble' ; et il motiva sa demande, premièrement sur l'importance de cette cité, capitale de la Savoie, résidence du sénat et du conseil d'Etat, et très-fréquentée parles j)eu])les voisms ; en second lieu, sur sa distance de Grenoble, la dilliculté des comuumications entre les deux villes, surtout en hiver, et l'impossibilité même des rapports en toute saison, lorsque la France et la Savoie sont en guerre ; troisièmement, sur l'état de suspicion et les mille entraves qu'a à subir un évèque soumis à deux souverains, souvent jaloux l'un de l'autre \ Quelque excellentes que fussent ces raisons, sa demande n'eut pas le succès qu'il désirait ; la France fit opposition à celte mesure, et l'érection du siège n'eut pas lieu.
Une autre affaire ne tenait pas moins au cœur de l'homme de Dieu: c'était la canonisation d'Amédée 111, duc de Savoie, né à Thonon en 1455, et mort à Turin à l'âge de trente ans. Déjà plusieurs églises, l'honorant comme bienheureux, tenaient son image exposée à la vénération des fidèles ; et le ciel justifiait ce culte par d'éclatants miracles; mais le saint prélat, touché des héroïques vertus qui avaient marqué le passage du bienheureux Amédée sur la terre, désirait augmenter sa gloire en obtenant sa canonisation ^. 11 en écrivit au duc régnant et le pressa vivement de poursuivre cette afRiirc si honorable à sa famille, si chère à toute la Savoie : « Les miracles que Dieu a faits en
' Charl.-Aug. , p. 425.
* Lettre crti:^,
■■• Charl.-Aug., p \ih.
« faveur de ce grand prince, lui dit-il\ la profonde estime que « les peuples font de sa sainteté, les historiens qui célèbrent si « hautement son éminente vertu, ce sont là comme autant de « sommations que vous fait ce saint prince de lui faire rendre « les honneurs qui lui sont dus. » Le duc entra dans les pensées du pieux évoque, d'autant plus volontiers qu'ayant déposé tous les soupçons anciens, il l'avait alors en singulière vénération, et venait de lui en donner une preuve en le nommant à l'abbaye de Ripailles, récemment vacante par la mort du titulaire. Appuyé de cette imposante autorité, l'évêque de Genève adressa sa supplique au souverain pontife Paul V : « Cédez à nos in- « stances, très-saint Père, lui dit-iP; ne souffrez pas que cette « lampe embrasée du feu divin demeure plus longtemps ca- « chée sous le boisseau; placez-la sur le chandelier, afin qu'elle « éclaire tous ceux qui sont dans la maison de l'Eglise ; exaltez « le nom de celui qui a sanctifié le nom de Dieu par le zèle si « actif de sa charité, et qui en a étendu la gloire par une multi- « tude de miracles ; annoncez à toute l'assemblée des fidèles « qui sont sur la terre que le Seigneur a glorifié son saint « dans le ciel pour nous exaucer lorsque nous réclamerons son « secours. La majesté de Dieu, qui en sera glorifiée, vous le de- « mande; la Jérusalem céleste le désire ; la Jérusalem terrestre « le réclame ; votre propre gloire le veut ; la famille des ducs « de Savoie et toute la Savoie elle-même vous en prient. » Pour mieux assurer le succès de sa pieuse entreprise, le saint prélat écrivit à la congrégation des Rites une autre lettre "\ où il leur représentait que cette canonisation réjouirait les catholiques, qui seraient aises de protester, par leurs hommages envers un nouveau bienheureux, contre la doctrine impie de Calvin sur le culte et l'invocation des saints; qu'elle confondrait les hérétiques, qui verraient que leurs déclamations contre nos
* Lettre ccl^'.
^ jjettre crxiu''.
* Lettre ccliv^.
Liv. VI. — ESTIME UNIVERSELLE DE SON MÉRITE. lor. croyances n'ont abonti qu'à les rendre plus vives ; qu'elle provoquerait dans les princes catholiques une noble ardeur à marcher sur les traces d'un saint de leur condition ; qu'enfin elle remplirait d'allégresse et couvrirait de gloire toute l'Eglise par le nombre et la grandeur des miracles que constaterait l'enquête préalable au décret de canonisation.
Pendant que l'évêque de Genève pressait ainsi la canonisation d'un saint, la réputation de sa propre sainteté s'étendait de plus en plus. Telle était la haute estime qu'on faisait de sa vertu, que les hérétiques eux-mêmes le prenaient pour arbitre de leurs différends. Un hérétique de Genève qui avait un procès avec le comte de Saint-Alban, ayant appris le passage du saint prélat par Bonnevillo, paroisse du Faucigny, alla l'y trouver et le supplia d'accorder le différend : « Eh ! comment, lui demanda « l'évêque, avez-vous confiance en moi que les Genevois tien- « nent pour leur ennemi? — C'est, répondit l'hérétique, parce « que je sais que vous êtes un homme de bien, qui ne voulez que « la raison partout. ». L'évoque, ayant donc écouté les raisons de part et d'autre, combina si bien les droits de chacun, que les deux parties furent satisfaites de la décision ' . Deux autres avaient avec ses propres frères un différend pour une valeur de trois mille écus d'or : ils le prirent également pour arbitre, sans craindre l'influence de la parenté ; et son jugement fut accepté comme dicté par l'équité même -.
En France on ne l'estimait pas moins. Lyon et Paris, avides de le voir et de l'entendre, l'invitèrent successivement à prêcher le Carême de l'année suivante. Il eût vivement désiré se rendre à ces invitations ; mais, le duc de Savoie n'ayant point voulu y donner son agrément, il adressa aux deux villes sa réponse négative : « Vous ne pourrez que beaucoup gagner au « change, écrivit-il aux chanoines de Lyon ^, si on a égard à
• Dép. de Michel Favrc.
- Dép. de Vautiei'.
^ Lettre ccl\^.
104 VIE DE SAIIS'T FIÎAISÇOIS DE SAIES.
« la sulîtisanco, piiisqu'iii cela jt; suis inférieur à tous les préce dicateurs qui lianlent les bonnes villes et montent es grandes « chaires comme la vôtre; mais quant à l'atîection de vous (( rendre du service et du contentement, je pense que malaisé- « ment vous éviterez d'y perdre, puisqu'on vérité j'ai le cœur « lout plein d'amour et de révérence pour vous et d'ardeur et « de zèle pour l'avancement de la vraie piété en votre ville. » — c< Dieu sait bien, écrivit-il à son ami Deshayes, qui l'avait « invité pour Paris \ que je préparais un cœur tout nouveau. « plus grand, ce me semble, que le mien ordinaire, pour aller « là prononcer ses saintes et divines paroles , premièrement « pour en une si belle et si digne occasion rendre de la gloire « à sa divine majesté, puis pour contenter celui qui m'appelait « avec tant de cœur; et je me promettais, par un certain excès « d'amour, que, prêchant maintenant un peu plus mûrement, « solidement et apostoliquement que je ne le faisais il y a dix « ans, vous eussiez aimé mes prédications. »
A cette époque, s'agitait dans l'Europe la grande question des droits du Pape dans les choses temporelles. Elle avait été soulevée, d'un côté, par les écrits que publia Jacques F", roi •l'Angleterre, pour justifier le serment qu'il exigeait de ses sujets catholiques ; de l'autre, par la réfutalion qu'en fit paraître le cardinal Bellarmin, d'abord dans un ouvrage intitulé : De romano Pontifice, que Sixte V fit mettre à l'index comme restreignant trop le pouvoir du Pape ' ; puis, dans un autre ouvrage intitulé : Tractaius de potestaie summi Pontificis in temporaUbus, qui n'est que la reproduction des principes contenus dans le précédent. Ce savant cardinal, voulant appuyer sur la révélation le droit public du moyen âge, qui constituait le Pape chef de tous les souverains, investi du droit de déposer ceux qui abuseraient de leur autorité \ enseignait que Jésus-
' Lettre oclxvi'".
- Après la mort de Sixte V, l"ouvra;j;e fut retiré de V index. ^ Voyez sur cette question le savant oavra>çe de >1. (ioss^lin, Pouvoir du Paie an moyen âge.