UV. VI.— DU POUVOIR DU PAPE SUR LE TEMPOREL DES ROIS
Christ, en donnant à son vicaire en terre le pouvoir de régir les peuples dans l'ordre spirituel, lui avait indirectement, et par voie de conséquence, donné celui de régler, dans les choses temporelles, tout ce qu'exigerait le plus grand bien de la religion, fallùt-il même déposer les souverains, transférer la couronne d'un individu à un autre individu, d'une famille à une autre famille*; mais il ne disait pas, ainsi que l'ont enseigné quelques autres théologiens, que Jésus-Christ avait directement donné aux Papes un pouvoir absolu sur le temporel comme sur le spirituel. Cet écrit, qui déplut à Rome comme trop modéré, déplut encore plus en France comme exagéré, et excita, tant au Parlement que dans l'Université de Paris, le plus violent orage. Richer, syndic de la Faculté, publia contre l'auteur un écrit intitulé : De ecclesiasticâ et poUticâ potestate, qui fut condamné par le clergé de France comme contenant plusieurs propositions fausses, erronées, scandaleuses, hérétiques, et ensuite proscrit par le saint-siége. D'un autre côté, un conseiller au Parlement de Bourgogne, Bénigne Milletot, croyant devoir prendre en main la cause de Richer, fit paraître son Traité des délits communs et cas privilé(jiés, ou de la puissance légitime des juges séculiers sur les personnes ecclésiastiques ; et, comme il était l'ami intime de l'évéque de Genève, il lui en envoya un exemplaire. François, affligé à la lecture de cet écrit, répondit par une lettre* oii, joignant à l'amour du vTai le talent de le rendre aimable, il dit à son ami toute sa pensée avec les tempéraments propres à la faire goûter : « Mon cœur, dit-il après « un préambule plein de grâce, vous envoie ses pensées avec « un amour qui ne violera pouit les lois du respect et un respect « qui ne se séparera jamais du devoir de l'amour. Parlons « comme il faut entre les amis parfaits : je vois en votre livre
* Bellarmin, De rom. pontif.. lib. V, ch. i, v, etc.
* Cette lettre se trouve dans les Œuvres complètes de saint François de Sales, t. XI, p. 406, chez Biaise, à Paris. On la trouve aussi dans les Epitres spirituelles du saint, par Vincent de Coursyllis, Lyon, 1654. p. tOOô: dans les Œuvres du même saint, par Frédéric L^nard, Paris, 1669, p. 1296.
deux choses, la main de l'artisan et la matière ou le sujet : je trouve votre main non-seulement bonne et louable, mais exquise et rare. Mais la matière me déplaît, et, s'il faut dire le mot que j'ai dans le cœur, me déplaît extrêmement. Je hais par inclination naturelle, et, je pense, par inspiration céleste, toutes les contentions et disputes qui se font entre les catholiques, et dont la fin est inutile; encore plus celles dont les effets ne peuvent être que dissensions et différends, surtout en ce temps plein d'esprits disposés aux controverses, aux médisances, aux censures et à la ruine de la charité. Je n'ai pas même trouvé à mon goiit certains écrits d'un saint et très-excellent prélat \ dans lesquels il a touché du pouvoir indirect du Pape sur les princes ; non que j'aie jugé s'il a tort ou raison , mais parce qu'en cet âge où nous avons tant d'ennemis au dehors, nous ne devons rien émouvoir au dedans du corps de l'Eglise. La pauvre mère-poule, qui, comme ses petits poussins nous tient dessous ses ailes, a bien assez de peine à nous défendre du milan, sans que nous nous entrebecquetions les uns les autres et que nous lui donnions des entorses. Enfin, quand les rois et les princes auront une mauvaise impression de leur père spirituel , comme s'il voulait leur arracher leur autorité, que Dieu, souverain père, prince et roi de tous, leur a donné, qu'en adviendra-t-il, qu'une très-dangereuse aversion des cœurs? et quand ils croiront qu'en agissant contre eux il trahit ses devoirs , ne seront-ils pas grandement tentés d'oublier les leurs? Je n'ai pas voulu remarquer dans voire ouvrage tout plein de choses qui me semblent devoir être extrêmement adoucies, et me suis contenté devons dire ainsi en gros mon petit sentiment et, pour parler plus naïvement, mon grand sentiment pour ce regard. Maintenant, monsieur, ne direzvous point que je vous parle trop franchement? Voilà pourtant comme je traite avec ceux qui veulent que je contracte
* Le cardinal Bellarmin.
Liv. VI. — DU POUVOIR DU PAPE SUR LE TEMPOREL DES ROIS, iùl
« une entière amitié avec eux. Ah! je sais, je crois, je jure par- « tout que vous aimez l'Eglise, que vous êtes constamment son « enfant assuré ; mais le zèle de l'autorité temporelle, que vous « avez si longuement el si heureusement possédée , vous a « poussé un peu trop avant. Vive Dieu! monsieur, je vous ché- « ris avec cela de tout mon cœur.
Non sentire bonos cadem de rébus iisdem Incolumi licuit semper amicitià.
« Je ne sais point user de modération en l'amitié ni presque « en rien qui en dépende. »
Cette remarquable lettre n'est pas la seule où François se soit expliqué sur ces matières. Une dame demi-savante, qui se mêlait de raisonner sur des questions si peu de sa compétence, le consulta à ce sujet ; et il répondit par une nouvelle lettre où brillent encore mieux son bon sens et son esprit solide, son tendre amour pour l'Église et son dévouement au saint-siége, enfin ce tact parfait qui. sous les dehors de la plus grande simplicité, présente dans toute leur force les arguments moraux de sa thèse, les seuls à la portée de la personne à qui il s'adresse '.
« Avez agréable, lui écrit-il, que je vous parle comme le « grand saint Grégoire à une dame qui voulait obtenir de lui la « connaissance de ce qu'elle devait devenir ; il lui disait : Vous « demandez de moi une chose également difficile et inutile; je « vous en dis autant par rapport à la question que vous me « faites : Quelle est Vautorité du Pape sur le temporel des « royaumes? Vous demandez de moi une solution également « difficile et inutile : difficile, non pas certes en elle-même ; car, « au contraire, elle est fort aisée à rencontrer aux esprits qui « la cherchent par le chemin de la charité, mais difficile en cet « âge qui redonde en cervelles chaudes, aiguës et contentieuses..
* De Cainbis, t. II, p. 509. Cotte lettre se trouve dans les OEurres complètes de saint François de Sales, t. XI, p. 401, étlition de Biaise, à Paris; on la trouve aussi dans les Epitres spirituelles, par Vincent de Coursyllis, Lyon, 1654, in-8°, 4' édition, liv. VII, épitre xlvii; dans les Œuvres du même saint, par Frédéric Léonard. Paris, 1669. in-fol.,p. 1288.
« Il est mal aisé de dire choses qui n'offensent ceux qui. faisant « les bons valets, soit du Pape, soit des princes, ne veulent pas « que jamais on s'arrête hors des extrémités, ne regardant « point qu'on ne saurait faire pis pour un père que de lui ôter « l'amour de ses enfants, ni pour les enfants que de leur ôter « le respect qu'ils doivent à leur père. Je dis en second lieu « mutile, parce que le Pape, par le fait, ne demande rien au- « jourd'hui aux rois et aux princes pour ce regard. Il les aime « tous tendrement, il souhaite la fermeté et la stabilité de leur « couronne; il vit doucement et amiablement avec eux, et ne « fait presque rien dans leurs Etats, même en ce qui regarde « les choses purement ecclésiastiques, qu'avec leur agrément. « Qu'est-il donc besoin de s'empresser à l'examen de son au- « torité sur les choses temporelles, et par là d'ouvrir la porte « à la dissension et à la discorde?... A quel propos nousima- « giner des prétentions pour nous porter à des contentions « contre celui que nous devons fdialement chérir, honorer et « respecter comme notre vrai père et pasteur spirituel? J'ai « une douleur extrême au cœur que cette dispute de l'autorité « du Pape soit le jouet et le sujet de la parlerie parmi tant de « gens qui, peu capables de la résoudre, au lieu de l'éclaircir, « la troublent ; au lieu de îa décider, la déchirent ; et ce qui est « le pis, en la troublant troublent la paix de plusieurs âmes; « en la déchirant déchirent la très-sainte unanimité des catho- « liques, les détournant d'autant de penser à la conversion des « hérétiques. . . Contre tous ces vains discours, voici les retran- « chements où vous retirerez votre esprit à l'abri : le Pape est « le souverain pasteur et père spirituel des chrétiens, parce qu'il « est le suprême vicaire de Jésus-Christ en terre; partant, il a « l'ordinaire souveraine autorité spirituelle sur tous les chré- « tiens, empereurs, rois, princes et autres qui lui doivent non- « seulement amour, honneur, révérence et respect, mais aussi « aide, secours et assistance envers et contre tous ceux qui « l'offensent, lui ou l'Église en cette autorité spirituelle et en « Tadministration d'icelle. Comme par droit naturel, divin et