‹ Vie de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 43 sur 231 · LIV. VI. — PELERINAGE DE MILAN. H · texte numérisé non relu

LIV. VI. — PELERINAGE DE MILAN. H

lequel il le trouva, il recommanda aux chanoines de l'église où se conservait cette précieuse relique de l'entourer de plus d'honneur et de vénération \ Arrivé à Turin pour la fête du saint Suaire, il fut désigné par le duc de Savoie pour porter la parole dans cette circonstance solennelle. 11 obéit et parut en chaire sans autre costume que le rochet et l'étole : car c'était la discipline de cette époque, qu'un évèquc n'avait pas le droit de porter le camail hors de son diocèse, à moins d'y avoir été invité par l'évêque du lieu. Le duc de Savoie, mécontent que l'archevêque de Turin n'eût pas fait cet honneur à un si grand prélat, voulut que, pour réparer cet oubli, l'archevêque envoyât à l'instant même son propre camail au prédicateur par un des ecclésiastiques assistants. François, l'ayant reçu avec respect, se tourna vers l'archevêque et liii dit, en lui ftiisant un salut profond : « Monseigneur, je ne mérite pas cet honneur, mais je « l'accepte pour vous obéir. » Il baisa ensuite le camail, le revêtit et continua son sermon. Le discours fini, il quitta le camail avant de descendre de chaire, alla le rendre de sa propre main au prélat qui était demeuré en simple rochet, lui dit, en le lui remettant, des paroles si humbles, que celui-ci en fut confus ; et les assistants édifiés s'écrièrent : « Tout prêche en ce « saint évêque, jusqu'aux vêlements*. »

Le duc de Savoie, jaloux de l'honorer à son tour, le nomma pour être un des évêques chargés d'exposer le saint Suaire à la vénération du peuple. François remplit avec joie ce pieux ministère; et, pendant qu'il tenait le linge sacré imprégné des larmes et du sang du fils de Dieu, il laissa tomber dessus par

' C'est ce saint qui fonda dans les Alpes les deux hôpitaux si renommés et si utiles à l'humanité, dits de son nom le Grand et le Petit Saint-Bernard. Il était né au château de Menthon, près Annecy, en juin 925, d'une des plus illustres maisons de la Savoie. Il donna d'abord des missions dans les environs d'Aoste en Piémont, et après avoir assuré des secours aux voyageurs par la fondation de ces deux hôpitaux, il évangélisa la Lombardie et mourut à Novarre en l'an 1008. Ses vertus et ses miracles le tirent canoniser dès Tannée suivante.

* Année de la Visitation, 5 mai.

mégarde quelques gouttes de sueur, provenant de la chaleuiexcessive de l'atmosphère, mêlées aux larmes d'amour qu'il ne pouvait contenir. Le cardinal s'en aperçut, l'en reprit vivement; mais l'accident qui mécontentait si fort le prélat fut, au contraire, pour le saint évèque, le sujet des plus touchantes réflexions et des plus pieux sentiments : « 0 mon Sauveur! dit-il « au fond de son àme\ daignez mêler mes indignes sueurs « avec les vôtres, détremper mon sang, ma vie, mes affections « dans les mérites de votre sainte Passion : ce bon cardinal se « fâche; vous n'êtes pas si délicat, vous, mon Sauveur; vous « n'avez répandu de sueur et de sang que pour les mêler avec « les nôtres et leur donner par là le prix de la vie éternelle. i< Puissent mes soupirs s'allier aux vôtres, pour qu'ils soient « reçus avec suavité devant le Père éternel! » Après la cérémonie, François eut une dernière audience du duc de Savoie, pour l'entretenir des gentilshommes injustement accusés de l'assassinat du secrétaire du duc de Nemours ; il plaida leur cause le mieux qu'il put ; mais il ne put, pour le moment, obtenir que des espérances. Pressé de revenir, pour solenniser à Annecy les fêtes de la Pentecôte, il laissa à M. de Blonay la charge de poursuivre la négociation jusqu'à l'élargissement des accusés^, et partit sans tarder par la route du mont Cenis.

En traversant ces hautes montagnes, il admirait comment des hommes pouvaient fixer leur séjour dans des lieux si horribles, à travers les glaces et les neiges, les frimas et les tempêtes qui y régnent presque sans relâche ; et il prenait de. là occasion de bénir la divine Providence : « Si ces hommes, se « disait-il, allaient gagner leur vie dans quelques grandes villes « ou quelques belles campagnes, ils seraient certainement beau- « coup mieux qu'ici ; mais que le grand Roi de l'univers est ad- « mirable dans son action sur les âmes ! Par une bonté ineffable, « il leur donne des inclinations contraires, afin qu'il se trouve

* Lettre ccxcxvu^.

^ Lettre cclxxvi". — Charl.-Aug., |). 45r>

Page 1