LIV. VI. — IL EST FAVORISE DU DON DE PROPHETIE
quatre églises d'Annecy, avec un grand fruit pour la religion. Aux travaux de si bons ouvriers évangcliques, le saint évèquo crut utile d'ajouter le secours des prières et des exemples d'une communauté de Chartreux qui, par la ferveur de leurs oraisons, ouvrissent sur son diocèse le sein des divines miséricordes, en même temps que, par la sainteté de leur vie, ils prouveraient aux peuples à quelle hauteur de vertu l'homme soutenu par la foi et l'amour est capable de s'élever. Déjà il avait proposé au duc de Savoie de leur donner l'abbaye de Filly ; mais, le prince lui ayant destiné à lui-même l'abbaye de Ripailles, il pensa qu'il serait bien venu à la solliciler pour ces religieux. Il le fit ; le duc y consentit, et les Chartreux s'établirent à Ripailles, d'où leur influence se fit bientôt sentir dans tous les environs, au grand profit de la religion et des âmes^
Toutefois, quelque saints que fussent ces religieux, les peuples du diocèse de Genève vénéraient encore davantage leur évêque : ils le vénéraient comme un prophète éclairé de lumières, surnaturelles ; et chaque jour, pour ainsi dire, venait les confirmer dans cette pensée.
Le châtelain de Choisy, près Annecy, avait un ennemi déclaré qui, plusieurs fois, avait juré de le tuer; et craignant qu'il n'exécutât son funeste dessein , il vint raconter à François ses appréhensions. « N'ayez point peur, mon enfant, lui dit « l'homme de Tieu, ayez confiance dans le Seigneur: si l'on « tire sur vous, je vous réponds que l'arquebuse ne prendra « pas feu et que vous échapperez sain et sauf. » Ce fut en effet ce qui arriva peu de jours après. Vers ce même temps, la ville d'Annecy manquait de grain et ne savait où en prendre ; on se voyait à la veille d'une grande famine, et tout le monde était dans l'anxiété : l'évêque alors réunit tout son peuple à l'église, et d'un ton d'assurance que pouvait seul inspirer l'esprit prophétique : « Mes enfants, leur dit-il du haut de la chaire, « espérez, confiez-vous en Dieu, et le nécessaire vous sera donné,
* Lettre ccxcvni*.
« pourvu que vous observiez ses commandements; n'ayez point « peur, je vous promets de sa part que non-seulement vous ne « périrez pas de la famine, mais que vous ne souffrirez pas « même de la pauvreté. » Et l'abondance qui survint inopinément vérifia à la lettre la prédiction. Un habitant d'Annecy lui ayant un jour présenté son enfant de six à sept ans, qui avait un excellent tempérament et jouissait d'une bonne santé , le saint évéque, après lui avoir pris la main et touché la joue par manière de caresse, lui dit : « Pauvre enfant, vous ne passerez « pas dix-sept ans. » Et la chose en effet arriva ainsi ^
Sur ces entrefaites, il reçut une lettre de l'empereur d'Allemagne, Mathias i", qui le convoquait comme prince du saint empire à la diète de Ratisbonnepour leT' février de l'année suivante, 1615. Ce prince voulait profiter des embarras que suscitaient à Achmet 1", empereur des Turcs, la guerre de Perse et les dissensions civiles de ses Etats, pour reconquérir la partie de la Hongrie dont s'étaient emparés ces fiers musulmans, alors si redoutés ; et comme il avait besoin pour cette expédition du concours des princes de l'empire, et que la révolte de Genève contre son évêque ne pouvait lui faire méconnaître en François de Sales ce titre toujours porté par ses prédécesseurs, il lui adressa, ainsi qu'aux autres princes, une lettre de convocation. Le messager, selon l'ancien usage, et pour protester contre l'expulsion inique del'évêque, avait ordre de se rendre à Genève, démettre pied à terre devant le palais épiscopal, de frapper à la porte, de demander à parler à l'évêque de la part de Sa Majesté impériale, et, sur la réponse qu'on lui ferait, de prendre acte de son message et d'aller porter la lettre à Annecy. Ce messager accomplit sa mission avec exactitude , et l'évêque répondit peu après à l'empereur* qu'il serait flatté de pouvoir se rendre à son invitation ; mais que l'état où l'avaient réduit les hérétiques ne lui laissait d'autre moyen que la prière pour venir en aide à Sa
« Charl.-Aug., p. 442 et 445.
* I etlre cccxmi''.