LIV. VI. — IL EST ENCORE ACCUSE
« eussent quelque petite portion de la grâce qu'il possède en « plénitude; c'est \raiment un pasteur accompli, et nous de- « vous tous aspirer à retracer en nous ses vertus' . »
Les deux prélats conférèrent longtemps ensemble de matières ecclésiastiques, et le cardinal, après quelques jours accordés à l'amitié, repartit pour aller faire la visite de son diocèse. Mais, à peine avait-il quitté Annecy, que la malignité, prêtant à cette entrevue toute spirituelle des desseins politiques hostiles au duc de Savoie, fit entendre à la cour de Turin que les deux évéques avaient concerté ensemble quelques projets dans les intérêts du roi de France. Le duc, accueillant ce soupçon injurieux, chargea le marquis deLans, gouverneur de la Savoie, d'examiner le fait; celui-ci aussitôt délégua un exprès au saint évcque pour l'informer du mécontentement du prince et lui demander compte du voyage de l'archevêque et de ses longues entrevues avec lui*.
L'évêque, plus qu'étonné d'un si étrange soupçon, répondit aussitôt au gouverneur', en prenant Dieu et les anges à témoin de la vérité de ses paroles, que le cardinal n'avait voulu que lui rendre la visite qu'il avait reçue; que, sans y mettre de mystère, comme font ceux qui ont des intentions hostiles, il était venu, au grand jour, accompagné de huit hommes à cheval; que depuis son arrivée il n'avait été question entre eux que de choses purement spirituelles, qu'il en donnait pour garant son honneur et sa conscience. « Si Votre Excellence me le permet, « ajoutait-il en terminant, je lui dirai avec liberté que j'ai été « élevé et que j'ai vieilli dans une solide fidélité envers mon « prince, et que ma profession et toutes les considérations hu- « maines m'y attachent étroitement. Je suis essentiellement V Savoisien, moi et tous les miens, et je ne saurai jamais être « autre chose. Je ne conçois pas comment je puis donner om-
* Dép. de Rendu.
' Année de la Visitation, 15 novembre. — Charl.-Aug., p. 462.
' Lettre cccxlh'.
« brage, après avoir vécu toujours fidèle et dévoué comme je « l'ai fait. »
Après celle lettre, le saint évoque, fort du témoignage de sa conscience, s'abandonnant pleinement à la Providence, continua en paix ses travaux ordinaires ; mais ce ne fut pas sans de nouvelles tribulations. 11 en fallait continuellement à cette âme d'élite pour la perfectionner dans la vertu et la rendre plus semblable à Jésus-Christ. Il y avait à Annecy un avocat nommé Pillet, qui refusait de reconnaître les redevances auxquelles il était tenu envers l'Eglise de Genève : l'évêque, s'estimanl obligé à maintenir les droits de son Église, le contraignit par les voies judiciaires à reconnaître ces redevances. L'avocat, furieux d'avoir eu'le dessous, se prit d'une haine si violente contre l'évêque, qu'il saisissait toutes les occasions d'en dire du mal ; il vomissait contre lui mille injures, il le décriait dans toutes les compagnies, il semblait avoir pris à tâche de noircir une réputation si pure. L'homme de Dieu, informé du fait, n'en conçut pour le diffamateur qu'un intérêt plus tendre; et un jour, l'ayant rencontré dans la rue : « Monsieur, lui dit-il avec bonté en le « prenant par la main, je sais que vous me voulez du mal et « que vous cherchez par tous les moyens à me perdre de répu- « talion; ne vous excusez point, je suis sûr du fait; mais je « veux aussi que vous sachiez que, quand vous m'arracheriez « un œil, je vous regarderais encore de l'autre avec affection. » Le malheureux, surpris et confus, demeura sans mot dire, mais cependant ne se laissa point toucher par ces bonnes paroles ; et sa haine, au contraire, ne fit que croître avec le temps. Quelques mois après, il porta l'impudence jusqu'à couvrir de boue et d'ordures les lettres monitoriales affichées à la porte de la cathédrale, jusqu'à tirer même, pendant la nuit, des coups de pistolet contre les fenêtres de l'Évêché; et, pour dernier attentat, il blessa d'un coup d'épée le vicaire général d'Annecy. Madame de Chantai, effrayée du danger auquel une haine si acharnée exposait son saint directeur, le conjura de laisser au moins agir ceux qui voulaient poursuivre le coupable.