LIV. VI. — TRAITS DE CUARITE
« Laissez-moi faire, lui répondit-il, nous nous vengerons, vous « et moi : cet homme a trois filles, nous en recevrons une gra- « tuitement dans notre monastère. » Ce qui, en effet, s'accomplit.
Cependant le sénat de Chambéry, informé de mcfails si noirs, fit mettre en prison le coupable et commença son procès, dont l'issue infaillible et prochaine devait être une condamnation à mort. Le saint évoque, alarmé du coup qui menaçait son ennemi, se hâte d'écrire au duc de Savoie, demande et obtient sa grâce, et va lui-même en porter la nouvelle au prisonnier. Le misérable, insensible à de si généreux procédés, ne laisse échapper de ses lèvres ni un mot de repentir pour sa faute , ni une parole de reconnaissance pour sa grâce. L'homme de Dieu se jette à ses genoux et lui demande pardon de ce en quoi il aurait pu l'offenser sans le savoir. Le pécheur endurci n'en est pas plus touché ; il n'a qu'un accueil insultant pour son bienfaiteur ; et, chose incroyable, il persévéra dans sa haine jusqu'à la fin malheureuse qui termina sa vie et qu'on regarda comme un châtiment de la justice divine, pour l'outrage gratuit fait à un saint'.
François éprouva encore une autre persécution de la part d'un gentilhomme sans mœurs, qui s'était fait son ennemi sans qu'il lui en eût donné aucun sujet. Cet homme, qui se piquait de bel esprit, répandit dans le monde une satire sanglante contre l'évêque de Genève. Cet écrit impie n'excita dans le public que le mépris (ju'il méritait , et n'altéra pas un instant dans François le calme de son âme. Dépité d'un insuccès si complet, ce gentilhomme inventa un autre genre d'outrage. Quoiqu'on fût alors au plus fort de l'hiver et que la terre fût toute couverte de neige , il rassembla pendant plusieurs nuils de suite devant la porte de l'évêché ses domestiques , avec quelques mauvais sujets de la ville et une nombreuse meute de chiens. Là il leur
' Dép. du chan. Gard, de Favre, de Lungin et de la mère Greffier. — Charl.-Aug., p. 486.
donna l'ordre de faire le plus de tapage possible, les uns en jouant du cor de chasse, les autres en tirant force coups de pistolet, tous en poussant les cris usités à la chasse, en animant les chiens à aboyer, et leur pinçant même les oreilles pour les faire crier plus fort ; de telle sorte qu'il n'y eût pas pour l'évêque un seul moment de repos possible pendant toute la nuit*. L'évêque en effet ne pouvait dormir; mais alors il se levait, et, prosterné à deux genoux aux pieds de son crucifix, il priait pour ces insolents perturbateurs en disant avec JésusChrist : « Mon « père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. » Les gens du voisinage, moins patients que leur évoque, informèrent la justice et la pressèrent d'empêcher ce tapage nocturne, qui ne leur permettait pas de fermer l'œil de toute la nuit. Mais tel était le crédit de ce seigneur, qu'il sut arrêter toute poursuite, et réduire à l'impuissance l'action de la justice. Alors les serviteurs de l'évêché, sentant leur patience poussée à bout, voulurent se faire justice eux-mêmes et sortir en armes contre les impertinents. « Gardez-vous-en bien, leur répondit François « avec son incomparable mansuétude ; hélas ! ils sont plus à « plaindre que nous : au moins nous sommes ici chaudement « et à couvert, et eux doivent être transis de froid. — Mais ce « sont des misérables, répliqua-t-on . — Hélas ! dit l'humble « évêque, si la grâce ne nous assistait, nous pourrions faire pire « encore. Dieu soit béni de ce que je ne voudrais pas en faire « autant*. »
Enhardis par l'impunité, ces malheureux se mirent à jeter des pierres contre les fenêtres ; et le saint évêque, voyant tomber les pierres à ses côtés, répéta tranquillement ce mot de saint Etienne lapidé : «Seigneur, ne leur imputezpas ce péché.» Enfin ils en vinrent jusqu'à cet excès de couvrir de boue et d'ordure toute la grande porte de l'évêché, et ils paraissaient décidés à continuer longtemps encore ce manège, lorsque l'évê-
» Ch;irl.-Aug., p. 468.
* Dép. de Raffy.
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que, avant par hasard rencontré pendant le jour le gentilhomme auteur de tout le mal, se jeta à son cou comme si c'eût été son meilleur ami , et l'embrassa de la manière la plus cordiale, accompagnée des paroles les plus bienveillantes. Cet homme ne put tenir contre tant de charité; et, tout confus, il demanda pardon : il fit mieux encore : touché de la beauté de la rehgion qui ftiisait chérir ainsi son ennemi, il se convertit entièrement, proclamant que la douceur de son évèque avait été plus puissante sur son âme que les sermons de cent prédicateurs'. Ce seigneur, avant sa conversion, avait fait partager sa haine pour l'homme de Dieu à un de ses frères, marquis de qualité. Celte haine fut aux yeux du saint évêque un titre particulier à son affection ; et en effet un seigneur fort puissant, en querelle avec ce marquis, étant venu à Annecy en compagnie de douze cavaliers pour terminer la dispute par les armes, François l'arrêta au moment où il passait devant l'évêché pour aller sur le terrain, le dissuada de se battre, et le mit en rapport avec son ennemi. Les deux combattants, touchés de la médiation du saint évèque, le prirent (K)ur arbitre ; il régla le différend, rapprocha les cœurs divisés, et ces seigneurs, qui avaient juré la mort l'un de l'autre, se séparèrent amis*.
Ces beaux triomphes de la charité se renouvelèrent d'une manière plus douce encore pour son cœur au sein de sa propre famille : un gentilhomme auquel il tenait par alliance , s' estimant offensé d'une action que François avait faite sans le moindre soupçon qu'elle pût lui déplaire, vint en plein jour dans la cour de l'évêché, avec une meute de chiens, des cornets et des trompettes, faire un vacarme incroyable; et de là, étant monté dans la chambre de l'évêque, il vomit contre lui les injures les plus blessantes. A tant de fureur, François, n'opposant qu'un silence plein de douceur à la suite de quelques mots de civilité et de courtoisie, le gentilhomme, plus furieux encore, redouble
* Dép. de Daunant, témoin de toute h scène. — Charl.-Aug., p. 469. î Charl.-Aug., p. 470.
ses outrages, jusqu'à ce qu'enfin, fatigué de parler seul, il se retire la menace et l'injure à la bouche. « Monseigneur, de- « manda alors à François le père de Coëx, qui avait vu toute la « scène , comment avez-vous fait pour ne pas vous mettre en « colère? n'auriez-vous pas dû réprimer tant d'insolence par « quelques paroles fermes et sévères? — Mon père, répondit « François, j'ai fait un pacte avec ma langue, c'est qu'elle se « taira tant que mon cœur sera ému, et ne répliquera jamais à « aucune parole capable de me provoquer à la colère : et véri- « tablement il ne fallait pas aigrir davantage ce pauvre homme « en essayant de lui faire comprendre son tort. A la réflexion, « il deviendra plus sage et se repentira de sa faute. » En effet, quelques jours après, le coupable revint les larmes aux yeux demander pardon, et remercier le saint évêque dont la douceur l'avait préservé d'une plus grande faute , confessant que, dans le transport de rage où il était, il aurait tué à coups de poignard celui qui aurait a'ouIu raisonner avec
La charité, dans l'évêque de Genève, n'était pas seulement patiente, elle était encore généreuse et prodigue : un curé de son diocèse étant venu un jour lui exposer sa détresse, il voulut à tout prix lui faire l'aumône, et cependant sa bourse était vide. Comment faire? Il va à sa chapelle, prend deux grands chandeliers d'argent qui étaient sur l'autel et les donne à cet ecclésiastique pauvre, en lui disant de les vendre pour en tirer de quoi vivre. Celui-ci, touché jusqu'aux larmes, baise les mains de son bienfaiteur et va vendre les chandeliers à Genève. Rolland, l'économe de la maison, voyant le lendemain matin la chapelle dégarnie, soupçonna ce qui était arrivé et voulut racheter ces objets. « Non, dit François, ce rachat ne pourrait se « faire qu'au préjudice des pauvres ; nous nous passerons de « chandeUers^ » Le saint évêque ne s'en tint pas là ; informé
' Charl.-Aug., p. 485.
- Dép. de Chambet,