LIV. VI.— TRAITS DE CeARJTE
que l'église de ce bon curé était dans un état de délabrement déplorable, il en fit blanchir le chœur de ses propres deniers , il fit faire de belles et grandes fenêtres avec des ferrures et des treillis, et donna un fort beau tableau en payant les frais de cadre, de pose et autres agencements nécessaires pour qu'il produisit un bon effet^
Un père de famille, avocat à Annecy, réduit par divers malheurs à une extrême détresse, ne pouvait plus fournir aux frais de l'éducation de son fils, qui étudiait en théologie à Paris. François, instruit de sa position , lui envoie aussitôt la somme d'argent dont il avait besoin. La joie de cet homme est au comble; mais bientôt succède une cruelle inquiétude : comment faire passer cet argent à Paris ? Ne se perdra-t-il point en chemin? J.,e saint prélat apprend encore les angoisses du pauvre père : il le fait venir, se charge de la commission en assumant sur lui la responsabilité de tous les périls, et accompagne l'envoi dune lettre bienveillante au jeune homme pour l'exhorter à la piété et à l'étude. L'avocat, touché de tant de bonté, crut devoir, par reconnaissance, faire des visites fréquentes à son bienfaiteur. Mais, malencontreusement pour l'évêque, le visiteur ne connaissait guère la discrétion : plusieurs fois il porta l'importunité jusqu'à rester quatre à cinq heures de suite sans avoir autre chose à dire que des bagatelles insignifiantes ; et , chose admirable, le saint prélat, malgré ses grandes occupations, l'accueillait toujours de la meilleure grâce satis jamais laisser entrevoir aucun ennui*.
Cette patience de la charité, dans le saint évêquc, ne fut pas moins merveilleuse à l'égard d'un seigneur venu des confins les plus reculés de la Normandie pour conférer avec lui sur les scrupules qui travaillaient sa conscience, et les doutes, en matière de foi, qui tourmentaient son esprit. Ce seigneur avait cherché dans toute la Normandie et à Paris un docteur qui
* Dép de Chambet et de Donyer. — Charl.-Aug., p. 471.
* Chari.-Aug., p. 470.
éclairât ses difficultés, dissipât ses ténèbres, rendît la paix à son âme troublée; et, n'en trouvant point à son gré, il s'était décidé à faire le voyage d'Annecy. Il se présente à l'évccbé ; on annonce à François, qui était à table pour le dîner, qu'un étranger le demande : le saint évèque se lève aussitôt, accueille ce seigneur avec bonté et l'introduit dans sa chambre. Celui-ci alors entame le long chapitre de ses scrupules, de ses difficultés et de ses doutes. François répond à tout avec netteté et patience : à mesure qu'il résout une question, d'autres semblent renaître; enfin la conférence se prolonge jusqu'à l'heure du souper. M. de Sainte-Catherine va avertir François que c'est le moment de se mettre à table. Une heure se passe; d'autres messagers viennent à la charge, et expriment à leur évêque la crainte que le défaut de nourriture ne le fasse succomber à la fatigue. Nonne anima plus est quam esca ' ? leur répond-il. Mens cibus est ut faciam voluntalem patris mei^. « Ne vaut-il « pas mieux sauver une âme que de manger? Ma nourriture « est de faire le bon plaisir de mon Père. Une autre fois nous « aurons le temps de manger et de boire, j'ai en ce moment « une autre faim à satisfaire , une autre soif à étancher : « c'est la faim et la soif du salut et de la consolation d'une âme; « que personne ne vienne donc plus me déranger. » Et il continua la conférence jusqu'à ce que ce seigneur fût pleinement satisfait et que la douce lumière de la paix brillât de tout son éclat là où étaient le trouble et les ténèbres. Enfin, après dix heures de séance, l'étranger se retira. Content et fondant en larmes de bonheur, il dit à M. de Sainte-Catherine, qui le reconduisait : « Oh! que vous êtes heureux de jouir d'un pasteur « si saint et d'un directeur si habile ! J'étais perdu, et ses bons « conseils m'ont ramené à la vie. Personne en France n'avait « pu rendre la paix à mon âme ; béni soit Dieu qui m'a con- « duit près de votre saint évoque ! On m'en avait dit des choses
♦ Matth.,vi, 2.
^ Joan., IV, 54.
UV. VI. — TRAIT DE CUARITÉ. 157
«merveilleuses; mais tout ce qu'on m'a dit n'est pas l'ombre « de ce que j'ai vu. Il y a entre la renommée et la réalité toute « la différence qui sépare un tableau d'avec l'homme qu'il re- « présente ^ »
* Dtp. de Bonard et de Vyncet.