‹ Vie de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 69 sur 231 · LIV. VI. — CAREME DE GRENOBLE · texte numérisé non relu

LIV. VI. — CAREME DE GRENOBLE

visites qu'il croyait utiles, et allait dans les monastères prêcher la perfection religieuse.

Un ministère si actif et si fécond jeta la désolation parmi les ministres de l'erreur: et l'un d'eux imagina, pour empêcher les siens d'aller entendre le sermon, de faire sa prédication à la même heure : le seul résultat qu'il obtint de cette mesure fut la désertion deson auditoire. Alors, ne se possédant plus de fureur, il fit courir par toute la ville le bruit qu'il voulait avoir une conférence publique avecl'évèque. Celui-ci en fut ravi; et un de ses amis étant venu lui dire que ce ministre était d'une insolence incroyable et qu'il y avait péril pour la dignité épiscopale à s'exposer à ses avanies : « Tant mieux, reprit François : « voilà justement ce qu'il nous faut. — Mais il vous traitera « indignement. — Tant mieux encore, c'est ce que je demande. « Oh : que de gloire Dieu tirera de ma confusion! — Mais il ne « convient pas d'exposer votre caractère à l'opprobre. — Jésus- « Christ en a souffert bien d'autres. J'espère que Dieu me fera « la grâce d'endurer plus d'injures qu'il ne m'en saurait dire, et « si nous sommes bravement humilié, Dieu sera magnifiquement « exalté*. Vous verrez des conversions à tas; c'est la pratique de « Dieu de tirer son honneur de notre ignominie. » Malheureusement cette conférence n'eut point lieu ; elle fut empêchée par les calvinistes, qu'effrayait la supériorité de l'athlète cathoHque; et toutes les bravades du ministre s'en allèrent enfumée*.

Après avoir ainsi travaillé à la sanctification des autres. François , pour satisfaire sa dévotion particulière , alla chez les Pères minimes , le second jour d'avril , vénérer le manteau de saint François de Paule, qui se conservait dans ce monastère. Pendant qu'il était en prière devant la sainte relique, le peuple, avide de la voir du plus près possible, s'approcha en foule et se pressa autour de lui, les uns marchant sur ses habits et sur ses jambes, les autres s'appuyant sur ses épaules, le poussant, le

* Année de la Visitation, 17 février.

' Esprit de saint François de Sales.

heurtant de la manière la plus indiscrète ; et telle fut, au milieu de tout ce tumulte, sa patience, sa paix son union à Dieu, qu'il ne dit pas un mot , ne fit pas un mouvement, un geste pour arrêter cette irruption populaire : uniquement occupé de ce qu'il faisait, il continua son oraison dans une attitude de respect profond, aussi immobile qu'une statue, et reçut ensuite de la main d'un des religieux le grand cordon de l'ordre avec des lettres d'affiliation. Au sortir de l'église, les religieux voulurent lui faire des excuses de ce qui était arrivé : « Ne faut-il pas, « répondit-il, que chacun contente sa dévotion? Je puis vous « assurer que je n'ai pas beaucou[) pris garde à ceux qui étaient « autour de moi ; je n'ai pensé qu'à saint François de Paule, « qui me donnait lui-même spirituellement sou lien et sa filia- « tion , et m'obligeait par des liens intérieurs et extérieurs « à considérer tous les minimes comme des frères^ Depuis ce temps-là, en effet, il fut fidèle à dire aux religieux minimes, toutes les fois qu'il les rencontra, qu'il était leur frère et vraiment minime en tout.

Le saint évêque ayant terminé sa station, repartit promptement pour Annecy, où il arriva dès la troisième fête de Pâques ; et là, interrogé pourquoi il avait quitté si promptement, sans prendre un moment de repos, une ville où il était si honoré et si estimé : « C'est, répondit-il, que ces grandes villes et ces « grands honneurs ne sont pas mon élément ; j'y suis, comme « une statue hors de sa niche, un embarras et un obstacle. » 11 aimait en effet sa petite ville d'Annecy, et surtout sa chambre, par-dessus les plus grandes cités et tous les palais des rois^. C'était dans cette chère solitude qu'il priait sans cesse pour la paix des Etats, la concorde des princes chrétiens et le bien de toute l'Éghse. C'était là que, s'unissant à Dieu, il jouissait d'un avant -goût du paradis et s'animait à la ferveur par l'exemple

* Année de la Visitation, 2 avril. — Dép. de Baytaij. — Charl.-Aug., p. 496.

^ Ctiarl.-Aug., p. 490.

UV. VI. — SON AFFECTION POUR ANNECY. 17r>

de tant de saintes communautés auxquelles il était agrégé : c'était enfin à Annecy ou aux environs qu'étaient les trois églises chères à son cœur, l'église Saint-Dominique, l'église delà Visitation et l'église de Thorens, comme il nous l'apprend dans un dialogue d'une simplicité charmante avec le Père Blanc, dominicain. Le saint évèque avait prêché merveilleusement sur la foi dans l'église de Saint -Dominique. « Monseigneur, lui dit le « Père Blanc au sortir de l'église, jamaisje n'avais ouï si bien « parler de notre sainte foi. — Mon ami , répondit l'évéque, « c'est que je me suis souvenu qu'en votre église j'ai été con- « firme dans la foi, et cela m'a mis en verve. — Monseigneur, « lui dit le religieux, vous êtes toujours plein de bonté pour « notre église. — Père Blanc, répliqua l'évéque, vous ne m'en « devez point de reconnaissance : je ne fais que mon devoir et M suivre mon inclination quand je favorise votre église : j'aime « vraiment toutes les églises de mon diocèse, mais j'en aime « trois par-dessus toutes les autres : celle de Thorens, où j'ai été « baptisé et plus tard sacré évèque ; la vôlre, où j'ai été con- « firme ; et celle de la Visitation, où je serai enlerré. — Quoi I « monseigneur, s'écria le Pè^e Blanc tombant à genoux, vou- « driez-vous nous priver de votre corps et faire ce tort à notre « église, qui depuis tant d'annt'es possède les tombeaux de vos « ancêtres nos bienfaiteurs? — Vraiment, dit le saint prélat « en souriant, j'ai trop parlé en vous disant cela ; néanmoins « je veux bien que chacun sache que ni en la vie ni en la mort « je ne suis ni ne veux être de ce monde : il sera bien qu'après « ma mort mon chétif corps soit caché en un coin de la pauvre « petite église de la Visitation ; je l'ai consacrée, et nos sœurs « seront soigneuses de prier Dieu pour moi ' . »

Sa première affaire à son arrivée à Annecy fut d'écrire au pape Paul V en faveur du sieur de Prilly, gentilhomme du pays de Vaux. Ce seigneur, converti par lui en 1608, avait été obligé par les hérétiques de s'expatrier et de se séparer de sa femme

' Dép. delà mère de Chaugy. — Annéi de la Visitation, 4 août.

et de ses enfants obstinés dans l'eneur. Dans une situation si critique, il vint trouver le saint évoque, et lui dire le dessein où il était de se réfugier à Rome. François, non content de l'accueillir avec toute la charité qui était dans son cœur et de lui donner toutes les consolations de la religion, voulut encore le recommander au souverain pontife par la lettre suivante : « Très-saint Père V quoique le siège apostolique suffise, par l'é- « clat de sa majesté, pour attirera Rome tous les chrétiens de « l'univers. Votre Sainteté a je ne sais quels attraits qui, comme « l'aimant, y attirent suaven;ient les cœurs de ceux qui, par la « grâce de Dieu, sont passés des ténèbres de l'erreur sous votre « autorité paternelle. De ce nombre est l'illustre pèlerin qui a « l'honneur de se présenter à vous. 11 m'a demandé une lettre « de recommandation où je rendisse témoignage de sa foi et de « sa religion ; et je la lui accorde avec bonheur : ne pas le faire, « ce serait manquer à mon devoir, ce serait refuser de rendre « justice à la vertu. En effet, très-saint Père, cet excellent sei- « gneur s'est rendu d'autant plus recommandable, qu'étant « d'une haute extraction il a eu le courage de renoncer au « rang et aux dignités auxquelles sa naissance l'autorisait à « prétendre, et de ternir sa réputation parmi les siens, aimant « mieux vivre inconnu dans la maison de Dieu que d'habiter « parmi les pécheurs. Témoiri depuis neuf ans de la constance « de sa foi et de sa piété, je le recommande très-humblement à « votre béatitude. »

Le doux repos dont jouissait le saint évéque dans son cher Annecy ne tarda pas à être mélangé de la plus cruelle amertume. 11 avait, dans les armées du duc de Savoie, son frère, le baron de Thorens, qui en était un des plus braves ofliciers; et une fièvre pestilentielle l'enleva en quelques jours*. On ne saurait dire la douleur de François à cette nouvelle. Dans le premier moment, il ne put retenir ses larmes et les laissa cou-

* Lettre ccclxxiu'.

•-> Charl.-Aug , p. 497.

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