LIV. VI. - MORT DU BARON DE TIIORENS
Jer abondammeiil ; mais bientôt, levant les yeux et les mains ^u ciel, il s'miit à la volonté de Dieu par les belles paroles de Jios saints livres : « Oui, Père éternel, je le veux de tout mon « cœur, puisqu'il vous a plu que cela fût ainsi : Ita, Pater, « quoniam sic fuit placitum ante te\ Je me soumets sans mur- « mure et sans plainte, parce que c'est vous qui avez porté ce « coup : Obmutui et non aperui os meum, quoniam tu fecisti. « Que le nom de Dieu soit béni! ses arrêts sont incompréhen- « sibles et ses voies nous sont cachées. Sit nomen Dei benedic- « tum^. Incomprehensibilia sunt judicia ejus et investigabiles XI viœ ejus^. » Pour comprendre l'héroïsme de cette résignalion, il faut hre les lettres qu'il écrivit à ce sujet : « J'ai beau- « coup pleuré, mandait-il à une de ses sœurs*; car j'aimais « tendrement ce frère et n'ai pu m' empêcher de ressentir vive- « ment la douleur qu'inspire la nature ; mais maintenant que « je sais combien pieusement il est mort entre les bras des re- , « ligicux barnabites, je suis tout consolé, et je me dis : Dieu « soit à jamais béni de l'avoir recueilli au sein des élus et retiré « d'une vocation où il y a de si grands périls de se perdre. Tout « ce que Dieu fait est bien... C'est comme un songe pour moi, -« écrivait-il à un autre parent '\ de penser que ce pauvre frère « est mort, presque aussitôt arrivé à Turin, Au milieu des an- « goisses que ce malheur me cause, je m'écrie : Puisque Dieu « l'a voulu, il faut que ce soit le mieux ! que son nom soit béni, « et ses décrets adorés à jamais! »
Mais il était encore un autre sujet d'affliction pour le cœur du saint évêque : c'était la douleur profonde qu'allaient éprouver madame de Chantai et la baronne de Thorens quand elles apprendraient cette lamentable nouvelle. Il crut devoir aller luijnême la leur annoncer, et il le fit deux heures seulement après
* Matth., XI, 20.
* Ps. LXXI.
' Rom., XI, 55.
■* Lettre cccLxxx*.
î" Lettre cccLxxxn*.
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l'avoir apprise, de crainte d'être prévenu par quelque langue indiscrète. Pour remplir cette pénible mission, il commença par rappeler à la baronne le pieux dessein qu'elle et son mari avaient conçu d'entrer en religion à la mort l'un de l'autre; il ajouta ensuite avec une voix entrecoupée de sanglots et pleine de larmes : « Ce qui n'était qu'une simple proposition au départ de votre mari « est maintenant un ferme propos. Il a trouvé ce que son cœur « désire; il ne tiendra qu'à vous, maintenant, d'exécuter votre « religieux dessein. — Ah! mon père, mon père! s'écrie à ces « mots la baronne, je vous comprends, mon mari est mort! » Et elle tombe évanouie; puis, revenant à elle-même : « 0 Dieu! « dit-elle, je suis donc désormais toute à vous seul! » Cependant, madame de Chantai étant accourue au bruit : « Ah! ma « mère, s'écrie la baronne dès qu'elle l'aperçoit, voilà Monsei- « gneur qui me dit que M. de Thorens est mort. » Et, à cette parole, la mère tombe évanouie à son tour. Qu'on juge de l'angoisse du saint évêque en présence de deux personnes si (;hères, abîmées dans la douleur jusqu'à en perdre connaissance. Quand elles eurent repris leurs sens, il leur parla de la résignation chrétienne avec tant de force et d'onction, qu'il tarit pour quelque temps leurs larmes ; mais bientôt la nature reprit le dessus, surtout dans la jeune baronne. Désormais elle ne se regarda plus que comme la veuve désolée que décrit saint Paul, dont toute l'occupation est de gémir, de pleurer et de prier. Sa conversation, autrefois si gaie et si enjouée, fit place à un morne silence; une pâleur mortelle couvrit son visage, et dans sa douleur, tantôt elle s'écriait : « 0 mon cher époux, la dou- « ceur de ma vie ! tu n'es plus ; je ne pourrai donc plus ni te « voir, ni t'entendre, ni te dire mes peines, ni te consoler dans « les tiennes! » Tantôt, levant au ciel ses mains tremblantes et ses yeux noyés dans les larmes : « Seigneur, disait-elle, je puis « à présent vous servir sans partage, je ne tiens plus au monde « que par cette petite créature que vous avez formée dans mon « sein ; donnez-lui la naissance et le baptême, puis disposez de « la mère et de l'enfant selon votre sainte volonté. »