LIV. V. — DIRECTION DE MADAME DE CUANTAL
port avec le genlilliomrne qui avait tué à la chasse le baron de Chantai ; et, se voyant exposée aie rencontrer, elle consulta l'évoque (le Genève à ce sujet : « 11 n'est pas nécessaire, lui écri- « vit-il S que vous en recherchiez le jour et l'occasion; mais « s'il se présente, je veux que vous jîortiez à l'entrevue un cœur <( doux, gracieux et compatissant. Sans doute, votre cœur se u remuera et se renversera, votre sang bouillonnera; mais « qu'est-ce que cela? Celui de notre Sauveur en fit bien de « même à la vue de son ami Lazare mort et à l'approche de sa « passion ; mais il leva les yeux au ciel dans ces deux occasions, « dit l'Écriture : c'est cela, ma fille. Dieu nous fait voir en ces « émotions combien nous sommes de chair : ayez de la con- (( descendance pour ceux qui voudront vous présenter ce pau- (( vre homme, et témoignez que vous aimez la mort même de M votre mari, celle de vos j)ères, de vos enfants, de vos plus « proches et la vôtre propre, en l'amour et pour l'amour de « notre doux Sauveur. Pratiquons ces basses, mais solides. « saintes et excellentes vertus. »
Pleine de tant de belles instructions madame de Chantai, retirée à Monthelon chez son beau-père, travaillait avec une ardeur infatigable à sa sanctification et embrassait toutes les bonnes œuvres qui se présentaient, soignant les malades les plus dégoûtants, pansant leurs plaies, visitant les pauvres et pourvoyant à tous leurs besoins comme si elle eût été leur servante-. Mais tout ce qu'elle faisait ne lui semblait rien, si elle ne se consacrait elle-même à Dieu dans la vie du cloître. « Xe pensez-vous pas, écrivait-elle à son saint directeur', que « je quitterai un jour toutes les choses de ce monde pour ne « plus m'occuper que de Dieu dans la retraite? Laissez-moi au <( moins cette chère espérance. » L'évêque lui répondit qu'il priait et faisait prier Dieu pour connaître sa volonté à ce sujet, qu'un jour elle quitterait tout, mais qu'il ne savait pas encore
' Lettre cm'.
- Mémoires de la mère de Chaitgy, p. 68 et suiv.
' Id., p. 79.
pour quelle destination; qu'il continuerait de prier et de faire prier, et que pour elle, elle devait s'abandonner avec une résignation absolue à la conduite de la Providence, sans autre désir que d'obéir et d'aimer toujours davantage son Dieu; que, du reste, avant de rien statuer de définitif, il avait besoin de conférer avec elle ; et pour cela, il lui manda de se trouver à Annecy quatre ou cinq jours avant la Pentecôte. Forcée, par des affaires, de différer son départ, elle marcha à grandes journées et môme une grande partie d'une nuit au milieu de la pluie et du plus affreux orage, de manière à arriver sûrement au terme fixé. Le saint évêque, charmé d'une obéissance si ponctuelle, lui demanda pourquoi elle s'était fatiguée de la sorte. « Je ne croyais « pas, dit-elle, pouvoir me dispenser de la moindre partie de « vos prescriptions. — Il faut, dans telles rencontres, répondit « le saint prélat, interpréter par la douceur de mes intentions « la rigueur de mes paroles. » Ecoutons madame de Chantai elle-même raconter cette entrevue : « Je fus trouver ce bien- « heureux prélat, dit-elle, avec la plus grande indifférence qui « me fut possible, sans aucun désir que d'embrasser fidèlement « ce que Dieu m'ordonnerait par son entremise, avec une ferme « confiance que sa décision serait la divine volonté à laquelle « j'avais voué toutes mes affections : jusqu'à la Pentecôte, il « me parla de beaucoup de choses , me fit rendre compte de « tout ce qui s'était passé dans mon àme, sans rien me décla- « rer de ses desseins, mais seulement me disant de bien prier « Dieu et de me remettre sans réserve entre ses bénites mains, « ce que je tâchais défaire entièrement. » Enfin, le lendemain de la Pentecôte, m'adressant la parole avec un visage grave, sérieux et recueilli, il me dit qu'il avait pris son parti sur moi. — « Et moi, répondis-je en tombant à ses genoux, je suis ré- « solue à vous obéir en tout. — Eh bien, dit-U pour m'éprou- « ver, il faut être sœur Clarisse. — Mon père, je suis toute « prête. — Non, vous n'êtes pas assez robuste; il faut être « sœur hospitalière. — Mon père, tout ce qu'il vous plaira. — « Ce n'est pas encore ce que je veux, il faut être carmélite. —
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« Mon père, je suis prête à obéir. — Non, reprit-il, ce n'est « point là ce que Dieu veut de vous, il vous destine à établir un « ordre où présideront la charité et la douceur de Jésus-Christ, « où seront admises les faibles et les infirmes, et qui s'em- « ploiera à soigner les malades et visiter les pauvres, A cette « proposition,je sentis aussitôt une grande correspondance inté- « rieure avec une douce satisfaction et lumière, qui m'assurait « que telle était la volonté de Dieu; ce que je n'avais pas senti « aux autres propositions, quoique mon àme y fût entièrement « soumise. »
Depuis ce moment, le sage directeur n'hésita plus, et la certitude qu'il avait que ce dessein venait de Dieu le rendit ferme dans sa résolution. Cependant il voyait d'immenses difficultés à rencontre de l'exécution, un fils unique, trois jeunes filles non encore établies, un père et un beau-père, forts âgés l'un et lautre, que la seule bienséance défendait d'abandonner, des affaires fort compliquées dont madame de Chantai avait seule le fil et le secret.. Comment briser tant de liens, triompher de tant d'obstacles? Puis, vînt-on à bout de ces difficultés, où trouver des ressources pour celte fondation? Pauvre comme il l'était, il avait à peine de quoi subsister; enfin Annecy, que Dieu lui avait montré comme la source d'où l'institut devait se répandre sur toute la terre par ses divers établissements figurés sous la forme de plusieurs beaux et grands ruisseaux, Annecv où la raison seule disait que la nouvelle vigne devait nécessairement être plantée, afin d'être cultivée, émondée, dirigée, recevoir enfin sa forme propre delà main de son fondateur, Annecy était une ville hors du royaume de France, trop petite pour fournir des sujets et des ressources. Mais tout cela ne déconcertait point sa foi : û voyait dans l'entreprise l'œuvre de Dieu, et il savait que le ciel se joue des obstacles qui s'opposent à ses desseins. Aussi, calme et plein de confiance, il écrivait à madame de Chantai : « Courage, ma fille, je vois à la vérité de grandes difficultés « pour l'exécution, et je n'y vois goutte pour les démêler, mais « je m'assure que la divine Providence fera la chose par des
« moyens inconnus aux créatures... Ne nous désolons pas des « tempêtes qui se présentent. Si Dieu les veut, veuillons-les aussi: « sa Providence saura bien nous faire arriver au port. Le monde « parlera, mais tout cela n'est rien à qui ne voit le monde que « pour le mépriser et le temps que pour atteindre à l'éternité. « Qui fit jamais le bien sans être contrôlé par le monde*? »
En effet, dès la semaine suivante, au moment où personne n'y pensait, un incident, qui semblait purement fortuit, vint ouvrir la première porte à l'exécution. Madame de Chantai étant revenue très-fatiguée de la procession de la Fête-Dieu, plusieurs gentilshommes, parmi lesquels était Bernard de Sales, baron de Thorens, cadet des frères de l'évêque de Genève, se présentèrent pour l'aider à monter dans sa chambre : « Trou- « vez bon, messieurs, dit-elle en donnant la main à Bernard, (( que je prenne ce gentilhomme pour mon partage. » Cette parole, dite par pure politesse et sans aucune autre intention, fit croire à madame de Boisy que la baronne avait envie de marier sa tille ainée avec Bernard, jeune homme qui, en effet, était digne de son estime, réunissant à l'intrépidité de l'âme la solidité et les grâces de l'esprit, la douceur et la facilité du commerce; et, en conséquence, elle lui en fit faire la proposition par le saint évêque. « jamais, raconte madame de Chantai, je « ne me trouvai dans un tel étonnement qu'à cette proposition, « sachant combien les deux grand'pères de ma fille s'oppose- « raient à sa sortie de France ; néanmoins je ne le fis point « paraître et témoignai toutes sortes de gratitude à la bonne « dame de Boisy. » Ainsi eut lieu la première ouverture d'un mariage dont la conclusion devait un jour fixer madame de (Chantai à Annecy et amener la naissance de l'ordre de la Visitation.
Huit jours après, la baronne étant repartie pour la Bourgogne en compagnie de la plus jeune sœur de François, qu'elle avait promis à madame de Boisy d'élever avec ses enfants, il lui
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