LIV. V. — DIRECTION DE MADAME DE CHANTAL
écrivit plusieurs lettres pour l'affermir dans sa vocation et lui en inculquer l'esprit et les vertus. « Je sens toujours, lui écri- « vit-il', plus ferme en mon âme le choix que j'ai fait pour « vous. Ne laissez donc pas aller votre cœur à d'autres désirs ; et. « bénissant Dieu de l'excellence des autres vocations, arrêtez- « vous humblement à celle-ci plus basse et moins digne, mais « plus propre à votre suffisance et plus digne de votre peti- « tesse... Tenez votre cœur au large; reposez-le souvent entre « les bras de la Providence. Tenez-le ferme et haut élevé en « Dieu par une entière confiance en cette sainte Providence, « laquelle ne vous a pas donné le dessein de la servir sans vou- H loir vous en donner les moyens*. Humiliez-vous bien fort. « mais d'une humihté douce et sans trouble... Si Dieu vous « veut sur la croix, veuillez-le aussi. Mortifions-nous jusqu'au « fin fond et que tout meure en nous pourvu que Dieu y vive. « Sovez indifférente à suivre Dieu, soit parmi les épines, soit « parmi les roses, vous faisant une règle de vouloir et d'aimer « son bon plaisir plus fortement, plus tendrement que quoi « que ce soit au monde'... Dites tout simplement : Seigneur, K si vous le voulez, je le veux, et si vous ne le voulez pas, je ne « le veux pas. Point de cette crainte qui ôte à l'âme sa force et a la laisse triste et inquiète. Pensez que vous reposez sur la « poitrine de Notre-Seigneur, entre les bras de sa Providence, « ou au bas de la croix, recevant dans votre cœur quelques « gouttes de ce baume qui distille de toutes parts et recueillant « ces basses herbettes des vertus qui naissent là tout autour. » Madame de Chantai, tout en occupant son âme de ces saintes pensées, n'avait point oublié, depuis son retour de la Savoie, la proposition que lui a\ait faite madame de Boisy de marier sa fille aînée avec le baron de Thorens. Le jour oîi elle eut la douleur de voir expirer entre ses bras mademoiselle de Sales, quelle avait emmenée avec elle en Bourgogne pour en faire l'éduca-
* Lettres cxxi*, cxxii", cxxiv*, cxxvi*, clv«, ccxiii».
* Lettres cxxn^, cxxvii*, cxxviiie, cxxx-, cxxxv^, clxxxiv*. ^ Lettres cxu*, cxliu*, cxliv*.
tion, elle avait fait vœu de conclure ce mariage pour dédommager madame de Boisy d'une perte aussi cruelle : « Me « mettant à genoux, dit-elle, pour prononcer ce vœu, la divine « bonté me consola et me fit voir que c'était le moyen que sa « providence avait choisi pour faciliter ma retraite en Savoie. » En conséquence, elle proposa cette alliance à son père, le président Frémiot. Celui-ci y opposa d'abord beaucoup de difficultés : il aimait tendrement sa petite-fille; et comment s'en séparer jusqu'à l'envoyer hors de France? Mais ensuite, considérant le grand bonheur que ce serait pour sa maison de s'allier avec celle d'un saint, il se rendit aux désirs de sa fille et voulut en informer lui-même l'évèque de Genève. « Il faut que je vous « confesse, monseigneur, lui écrivit-il, que jamais d'autres « forces que celles que Dieu a données à madame de Chantai « n'eussent su tirer cette petite de dessus mes genoux, d'entre « mes bras et de devant mes yeux. » L'exemple du président détermina le grand -père et les parents du côté paternel de mademoiselle de Chantai à consentir aussi à ce mariage ; et dès lors ce ne fut plus qu'une question de temps et d'opportunité.
Mais, au moment où tout se préparait au mieux pour la naissance du nouvel institut, tout sembla s'ébranler et crouler par terre : Henri IV tenta, comme nous l'avons dit ailleurs, d'arracher l'évèque de Genève de la Savoie et de l'attirer en France. Le saint prélat, qui n'avait rien de caché pour madame de Chantai, ne put lui taire la chose, et il est facile de concevoir combien cette nouvelle la déconcerta. «Ne vous troublez point, « lui répondit le saint directeur, rien ne se fera que de par « Dieu. Ce ne serait pas sans répugnance que je changerais de « pays, quoique je ne me sente nullement attaché qu'à quel- « ques âmes d'un lien tout purement spirituel, Dieu merci ; « mais Dieu tiendra tout de sa main, et mon âme n'a de rendez- « vous qu'en sa Providence toute aimable'. »
' De Camhis, t. II, p. 23.
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Ce que craignait tant madame de Chantai n'arriva point ; et elle put obtenir l'agrément de son père et de son beau-pèrepour venir à Annecy passer le carême de 1609 avec ses deux filles , motivant ce voyage sur la nécessité de conclure le contrat de mariage de l'aînée promise au baron de Thorens. Pendant tout ce saint temps, elle conféra avec l'évêque sur l'établissement prochain de sa congrégation, suivit tous les sermons qu'il prêcha à la cathédrale, assista chaque jour à tout l'office, visita les pauvres et fut pour toute la ville un spectacle d'édification. Le vendredi saint elle renouvela ses vœux en la formule suivante écrite de sa main : « Le jour de la mort de mon Sauce veur, l'an 1609, je renouvelle mes vœux avec une nouvelle « et incomparable affection, voulant pour jamais mourir à moi- « même et à toutes choses pour vivre en l'obéissance de la di- « vine volonté à laquelle je me consacre, absolument et sans « réserve, pour lui obéir en la personne de M. de Genève. Ainsi, <t mon Sauveur m'aide et me reçoive, comme de tout mon cœur « je me donne à lui. »
La pieuse baronne convint ensuite avec l'évêque de saisir la première occasion favorable pour obtenir le consentement de son père à son entrée en religion ; et, après les fêtes de Pâques, elle revint à IHjon, où elle séjourna quelque temps, épiant le moment de s'ouvrir à M. Frémiot sur le dessein qu'elle méditait. Un jour, c'était le 2o juin, pendant que tout le monde était à voir les feux de joie de la Saint-Jean, s'étant trouvée seule avec son père, elle commença par lui dire combien elle souffrait d'élever ses enfants chez le vieux baron de Chantai, dont la maison était si mal tenue : « Que cela ne vous mette « point en peine, répondit ce tendre père ; votre fille aînée va « se marier au baron de Thorens ; vos deux cadettes sont en « âge d'être mises en pension dans un cloître pour lequel elles « annoncent de la vocation, et je me charge de votre fils. — « Oh ! alors, reprit la sainte veuve, ne trouvez pas mauvais « si, profitant de la liberté que me donne cette heureuse dispo- « sition. je quitte le monde et vais me renfermer en religion
« où J)ieu m'appelle depuis longtemps. » A cette proposition inattendue, le vénérable vieillard, qui était déjà dans sa soixante et onzième année, sent son âme comme bouleversée; il éclate en sanglots et ne peut contenir ses larmes : pour calmer tant de douleur, sa chère lîlle se liàte de lui dire que la chose n'est encore qu'à l'état de projet, qu'elle la lui communique comme à son bon père pour qui elle ne veut avoir rien de caché, mais qu'elle ne peut cependant lui dissimuler que M. de Genève, avec lequel elle en a conféré, estime (jue ce dessein vient du ciel. « Je conviens, répondit le vieillard, que M. de Genève a « l'esprit de Dieu, mais je vous prie de ne rien résoudre que je « ne lui aie parlé. — Je vous le promets d'autant plus volontiers, « reprit-elle, que j'aime mieux m'en tenir à ce que vous déci- « derez tous les deux qu'à mes propres sentiments. » La sainte veuve partit ensuite pour Monthelon, où l'évèque de Genève vint quelque.» mois après bénir le mariage de son frère, le baron de Thorens, avec mademoiselle de Chantai. Le lendemain des noces, le saint prélat, l'archevêque de Bourges et M. Frémiot tinrent conseil sur cette grave affaire; et pendant la conférence, madame de Chantai, prosternée en prières, ne cessa de recommander la chose à Dieu avec d'abondantes larmes. Appelée devant les juges qui allaient prononcer sur tout son avenir, elle leur exposa avec netteté le pieux dessein qu'elle avait conçu, le bel ordre qu'elle avait mis dans les affaires de ses enfants, qui étaient hbres de toutes dettes et de tout procès, enfin la possibilité d'élever ses deux cadettes auprès d'elle et même de venir au besoin surveiller personnellement les intérêts de sa famille. Ace langage calme et plein de dignité, ni le père ni le frère ne purent méconnaître l'esprit de Dieu qui était en elle; et quand l'évoque, confirmant ces premières impressions, eut ajouté que le projet n'avait point été conçu à la légère, qu'il l'avait lui-même mûrement étudié pendant plusieurs années, et reconnu manifestement divin, qu'il eût cru s'opposer à la volonté de Dieu en le contrariant, que l'archevêque et le président devaient y faire réflexion et qu'il était dangereux d'en-
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traver les desseins qui viennent du ciel, M. Frémiot et l'archevêque son fils ne purent plus résister ; ils rendirent les armes, et le consentement fut donné. Le président se borna à demander que la première maison de l'ordre fût établie à Dijon; l'archevêque, à Bourges ou à Aulun : la sainte veuve répondit à ces propositions que ce devait être à Annecy, soit parce qu'un institut naissant a un besoin journalier des lumières et des conseils du fondateur, soit parce qu'étant plus proche de Thorens elle pourrait voir plus souvent sa fdle et la former au gouvernement d une grande maison. On se soumit à ces raisons; le départ de madame de Chantai pour Annecy fut fixé à six semaines ou deux mois, et il fut convenu qu'elle emmènerait avec elle ses deux cadettes pour les élever *. Le vieux baron de Chantai, qui avait paru jusqu'alors peu apprécier sa belle-fille, n'eut pas plutôt appris ces déterminations, qu'il en jeta les hauts cris; il pleurait amèrement, et semblait inconsolable; la sainte baronne se chargea de le calmer et elle y réussit heureusement.
Après avoir mené à si bonne fin le projet qui avait été le but principal de son voyage, François officia le dimanche suivant à Monthelon, donna la communion à une grande partie des habitants et convertit, par un sermon qu'il prononça , un jeune débauché, lequel se fit peu après capucin et mourut en odeur de sainteté. Il reçut ensuite la visite de mademoiselle de Bréchard, jeune personne noble du Nivernois, qui avait quitté l'ordre du Carmel, n'en pouvant, pour cause de santé, supporter les rigueurs: en l'examinant, il trouva en elle une vertu si généreuse, une charité si parfaite, un attrait si puissant à s'associer avec madame de Chantai, qu'il n'hésita pas à prononcer que, dans les desseins de Dieu, elle devait être une des pierres fondamentales de l'établissement projeté ; et il fut dès lors convenu avec elle qu'au premier appel elle se rendrait au lieu qui lui serait indiqué. 11 partit ensuite pour Annecy, où il
* Mémoires de la mère de Chutigy, p. 99.
s'occupa à tout préparer pour inaugurer au plutôt le nouvel ordre.
Le saint fondateur crut devoir commencer sous la forme la plus modeste, et par manière d'essai, et dressa en conséquence des constitutions provisoires, u Nous commencerons, dit-il \ « avec la pauvreté, parce que notre congrégation ne prétendra « s'enrichir que de bonnes œuvres. Voici, pour commencer, « quelle sera la clôture : aucun homme n'entrera dans la mai- « son que dans les cas où la chose est permise pour les mo- « nastcres. Les femmes elles-mêmes n'y entreront qu'avec la « permission du supérieur. Les sœurs ne sortiront que pour « le service des malades après l'année du noviciat. Elles chan- « teront le petit office de la sainte Vierge pour avoir en cela « une sainte et divine récréation ; et du reste elles vaqueront « à toutes sortes de bons exercices, notamment à celui de la « sainte et cordiale oraison. J'espère que la chose réussira : « ne pouvant pas mieux faire pour le moment, il est bon de « faire cela. »
Le saint évêque s'occupa ensuite de choisir le personnel qui devait servir de fondement à la nouvelle communauté ^; déjà il avait madame de Chantai, cette âme A' excellente vertu et de piété, comme ill'appelait, et mademoiselle de Bréchard, digne compagne d'une si sainte fondatrice. Il leur adjoignit mademoiselle Favre, fdle aînée de l'illustre président de ce nom, son ami, laquelle réunissait en sa personne tous les talents de l'esprit, l'aménité et la douceur des manières, les charmes de la conversation et l'agrément de la figure. Elle avait eu d'abord une grande vogue dans le monde; et la grâce avec laquelle elle dansa dans un bal à Chambéry lui avait valu, entre autres fois, les plus vifs applaudissements. Mais, étant alors même rentrée en sa conscience : « Pauvre Favre, se dit-elle, que te revien- « dra-t-il de ces pas mesurés que tu fais avec tant d'attention ?
• Mémoires de la vière de Chaugy, p 102 et suiv. ^ Lettre cciu®.