LIV. VI. - MORT DE LA BARONNE DE THORENS
Ce spectacle navrait le saint évoque, et cependant ce n'était encore là que le commencement de ses angoisses. Quelque effort que fit la baronne pour vaincre sa douleur, elle en fut enfin accablée; et, cinq mois après, elle fut surprise d'un accouchement avant terme, accompagné d'un long évanouissement pendant lequel l'enfant fut baptisé et mourut une heure après. Revenue à la connaissance, elle exige qu'on lui montre ce cher enfant. Hélas! on n'avait à lui présenter qu'un cadavre; elle le prend dans ses bras, le couvre de ses baisers, de ses larmes, et tombe en convulsion : bientôt les douleurs deviennent des plus intenses; les médecins n'ont plus d'espoir. François, informé de l'accident, accourt à la chambre ; il n'y trouve que trouble et confusion, accablement et désespoir ; la mourante l'aperçoit : «Mon père, s'écrie-t-elle, il faut mourir! — Je le sais, ma « chère fille, lui répond le saint prélat ; mais est-ce de moi que « vous voulez parler? — Non, certes, il faut que vous viviez « pour la gloire de Dieu et la sanctification des âmes : mais « moi je vais mourir : j'ai fait à Dieu le sacrifice de ma vie, je « ne demande qu'à mourir dans son amour. » L'évêque lui propose alors les derniers sacrements ; elle les reçoit avec une ferveur d'ange; puis, dans toute la plénitude de sa raison, elle fait son testament, institue l'évêque de Genève héritier universel des biens provenant du baron de Thorens, et partage sa dot entre laVisitation, d'une part, et son frère et sa sœur, de l'autre. Ses affaires temporelles ainsi réglées : « Mon père, dit-elle, il « ne me reste plus maintenant qu'un désir, celui de mourir « religieuse de la Visitation, » Le saint évéque acquiesce à ses vœux, la reçoit d'abord novice, puis professe, en présence de toute la communauté. Contente alors, et sans autre désir que celui du ciel, elle ne vécut plus pour la terre. Depuis ce moment jusqu'à son dernier soupir, ce ne furent que saints discours, que paroles embrasées d'amour divin , qu'aspirations ferventes, soit de la part du saint évêque qui l'exhortait, soit de la part de la mourante , qui attendait avec joie sa sortie de ce monde. Enfin elle mourut de la mort des saints, en pro-
iionçant avec des élancements d'amour les noms de Jésus et de Marie*.
François (it effort sur lui-même pour rendre les derniers devoirs à la chère défunte ; et, ce ministère rempli, il commanda qu'on lui tint des chevaux prêts pour se mettre en route. Ses gens crurent d'abord qu'il voulait aller se reposer au château de Sales, qui n'était distant que de douze kilomètres ; et quand ils apprirent qu'il partait pour Belley , ils ne purent s'empêcher de lui témoigner leur étonnement de ce qu'il délaissait seule dans une affliction si extrême madame de Chantai. « Ah! leur dit-U, vous faites tort à mon cœur de l'estimer plus « affligée que moi : je connais la force de son âme et la fai- « blesse de la mienne : comment lui apporterais-je delà conso- « lation, moi qui en ai plus besoin qu'elle? Ne trouvez pas « mauvais que j'aille la chercher là où je pense la rencontrer.» Il alla donc à Belley épancher son àme attristée dans le cœur de son ami, et il se consola en lui racontant la sainte vie et la mort plus sainte encore de la baronne, qu'il lui dépeignit comme un ange plutôt que comme une créature mortelle *.
Après avoir reposé quelques jours son àme malade dans le sein de l'amitié, François revint à Annecy , et adressa deux lettres au souverain pontife : la première était pour les religieuses de Sainte-Claire. Ces pieuses filles, conformément à leurs règles, ne possédaient rien et ne pouvaient vivre que d'aumônes. Mais le pays, épuisé par une guerre de trente ans et par les ravages des hérétiques, ne pouvait plus suffire à les nourrir, de sorte qu'elles languissaient dans une pauvreté extrême, qui, jointe à leurs austérités et à leurs veilles, engendrait des maladies et menaçait leur existence. Dirigées par les frères mineurs, eUes n'étaient point sous la juridiction du saint évêque ; mais il suffisait qu'elles fussent dans le malheur pour exciter tout son intérêt : « Je ne me soucie pas de l'autorité.
* Mémoires de Darie, par M. Camus.
* Esprit de Saint François de Sales, p. 11*, sect. xxxii.