UV. VI. — MORT DE SON CONFESSEUR
« J'ai beaucoup prié, lui dit-il, pour la santé de notre cher « frère, et Dieu m'a révélé qu'il le voulait retirer de ce monde. « Il est le Seigneur et le maître, il faut se soumettre ; Icg « souffrances qu'il endure lui tiendront lieu du purgatoire. » 11 suggéra ensuite au malade les sentiments pieux qui convenaient à sa position ; après quoi il se retira, en recommandant de l'appeler quand la mort serait proche. Arrivé chez lui, il demanda à Louis de Sales, son frère, ce que pensaient les médecins; et, sur sa réponse qu'ils conservaient encore quelque espoir de le sauver : « Non, dil-d, il mourra, j'en sais quelque « chose. » Pendant ce temps-là, le prieur de Talloires, toujours en larmes au chevet de son frère bien-aimé, eut la consolation de recevoir de sa bouche ces belles paroles, d'autant plus remarquables, qu'elles exprimaient le sentiment d'un saint et d'un saint mourant : « 3lon frère, lui dit-il, essuyez vos larmes « et ne vous affligez |)oint tant de ma mort ; je vous ai recom- « mandé à Monseigneur, il m'a promis de vous tenir lieu de « frère ; gardez-vous de jamais rien entreprendre sans son « conseil : c'est un grand saint, un Jean-Baptiste en pureté, « un Borromée en humilité ; je suis heureux de vous le dire « au moment de quitter ce monde pour aller au ciel : je ne de- « vais pas emporter ce secret dans la tombe. » Peu après, le mal empirant, on manda François selon son désir ; il prenait alors son repas ; il l'interrompt et il accourt : « Courage, mon « frère, lui dit-il, nous mourrons, mais nous mourrons bien ; « dites du fond du cœur : Vive Jésus que j'aime, Jésus en qui « j'espère, Jésus dont les mérites et la sainte Passion font toute « ma conhance. Voilà que l'éternité est proche, vous allez voir « le Seigneur notre Dieu en la terre des vivants. » A ces mots, le malade lève les yeux au ciel, prononce dix à douze fois : Vive Jésus ! perd la parole et entre en agonie. Le saint évèque alors tombe à genoux avec tous les assistants, récite les litanies avec la recommandation de l'âme; et, comme l'agonie, durant longtemps, tenait le malade dans de cruelles angoisses, il tire d'un reliquaire d'argent un bois qui avait été trempé dans le sang
186 VIE DE SAhNT FRANÇOIS DE SALES.
de saint Charles Borromée, le plonge dans l'eau et lui fait boire quelques gouttes de cette eau qu'il avait bénite. Au même moment les angoisses cessent, la sérénité reparaît sur le visage du moribond, et, quelques instants après, il s'endort doucement dans le Seigneur '. François le bénit pour la dernière fois, lui ferma les yeux et soulagea sa douleur par d'abondantes larmes ; ainsi aiment les saints. Le prélat affligé, après avoir réclamé le chapelet du défunt comme souvenir et comme relique, se consola en déposant sa peine dans le cœur de madame de Chantai : « Dieu qui nous l'avait donné pour son service, lui écrivait-il *, « nous l'a ôté pour sa gloire. Son saint nom soit béni. Dieu ré- « parera cette perte et nous suscitera des ouvriers en place de « ces deux qu'il lui a ])lu de retirer de sa vigne pour les faire « asseoir à sa table. »
Du Ut de mort de son ami, le saint évéque fut appelé auprès d'un moribond bien différent : c'était un pécheur public qui, après avoir donné dans de grands écarts, se voyant près d'aller rendre compte de sa vie désordonnée au souverain juge, était plongé dans un affreux désespoir. Il rebutait tous les prêtres et voulait mourir sans confession. François n'eut pas plutôt appris l'état de ce malheureux, qu'il accourt, lui parle avec douceur des divines miséricordes, le force par ses manières bonnes et cordiales à se dire en lui-même : « Si un homme peut être si « bon, qu'est donc Dieu ? » Et aussitôt son cœur s'ouvre à la confiance, son courage se relève, il demande publiquement pardon de ses fautes, les confesse avec les sentiments de la plus vive contrition, reçoit pieusement les derniers sacrements et meurt peu après dans la paix du Seigneur.
Le Carême alors approchait, et il fallut que le saint évèque se rendît à Grenoble })Our y prêcher la seconde station qu'il avait promise. Tout Grenoble accourut avec une ardeur nouvelle pour l'entendre, et l'écouta avec une admiration toujours croissante.
* Dep. de Myncet.
* Lettre ccccxiv. — Charl.-Aiig., p, 510.