EN APOTP.E ET FAIT GRAND SOMBRE DE COSVERSIOSS
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Plusieurs l'ois on avait demandé au saint évêque de Genève de consentir à laisser tirer son portrait, et jamais son humilité n'avait voulu s'y prêter. Un peintre plus adroit trouva le moyen de triompher de ses répugnances. « 3Ionseigneur , lui dit-il, « vous faites heaucoup offenser Dieu. — Comment cela ? dit le « saint. — En refusant de vous laisser peindre, vous êtes cause « que heaucoup commettent des péchés de murmure. — S'il en « est ainsi , dit le saint , je consens qu'on prenne l'image de « cet homme de terre , pourvu qu'on demande à Dieu que je « forme en moi l'image du Père céleste. » 11 accorda donc une séance, mais fort courte ; d'où il résulta que l'artiste ne put, faute de temps, saisir que très-imparfaitement la ressemblance. Celui-ci néanmoins tira plusieurs copies du portrait et en vendit quelques-uns, mais en petit nombre, parce qu'on n'y retrouvait pas les traits de l'original. Aftligé de ce peu de succès, et sentant lui-même le premier l'imperfection de son œuvre, il retourna trouver le saint : « 3Ionseigneur, lui dit-il, je viens vous « conjurer, au nom de la charité et de la vérité, de m' accorder « une nouvelle séance ; au nom de la charité, car ce sera me « mettre le pain à la bouche ; au nom de la vérité, car les achète teurs me font jurer que le portrait est fait d'après nature ; et « c'est là , Monseigneur, un mensonge que vous seul pouvez
« faire cesser ; car je vous aime tant, que quand je ne vous vois « pas, je vous fais toujours plus beau que vous n'êtes. — Je ne « sais, répondit François en souriant, si votre raison est plus « ingénieuse qu'ingénue ; mais, quoi qu'il en soit , il ne faut « pas pour cette fois que je sois opiniâtre. » 11 s'assit donc et posa pendant deux heures. « 0 Monseigneur! dit le peintre en « finissant, que vous m'avez fait une grande aumône I — Et « vous, reprit François, que vous m'avez causé une grande mor- « tification 1 Mais je vous pardonne, à condition que vous n'y « reviendrez plus'. »
Quelque temps après, informé que le saint évêque avait laissé tirer son portrait, un de ses amis s'empressa de le lui demander. «. Voilà, lui écrivit-il en le lui envoyant^, voilà l'image de « cet homme terrestre, tant je suis hors d'état de pouvoir rien « refuser à vos désirs. On me dit que je n ai jamais été bien « peint, et je crois que cela importe peu : je l'ai empruntée « pour vous la donner, car je n'en ai point à moi. Ah ! si celle « de mon Créateur était en son lustre dans mon esprit, que vous « la verriez de bon cœur ! 0 Jesu, tuo lumine, ttio redemptos « sanguine , sana , refove , perfice , tibi conformes effice. « Amen. »
Ainsi François se prêtait aux désirs du prochain : cet homme si bon ne savait rien refuser de ce qu'il pouvait accorder sans blesser la vertu ; et même toujours il acquiesçait à la première demande. Un jour qu'il avait officié et prêché chez les cordeliers d'Annecy, pour célébrer la fête de saint Bonavenlure, les capucins, qui célébraient aussi cette fête, vinrent à cinq heures du soir se plaindre à lui, de ce qu'ayant donné tout le jour aux cordeliers, il n'avait point honoré leur église de sa présence. « Vous avez raison, leur répondit-il, mais il est encore temps. » Et aussitôt, prenant son rochet et son camail, il va donner le salut du saint Sacrement et prêcher chez ces bons pères. Quand,
* Année de la Visitation, 15 juin.
* Lettre dcxxv. Esiprit de saint Françoù de Sales, p. XVIII^, sect. xxxu.
• av. VI. LETTRE A LESSIIS. 191
api-cs la cérémonie, ils lui demandèrent pardon du surcroît de fatigue qu'ils lui avaient causé: « Je suis, leur répondit-il, de « l'ordre de Samt-François, sans distinction des différents mem- « bres de s<i famille, et j'y tiens par un double lien, celui du « baptême, oiî j'ai reçu le nom de François-Bonaventure, et « celui de mon affdiation à votre saint ordre ^ »
Ami de tous les corps religieux, François reçut en même temps avec bonheur une lettre d'un célèbre jésuite, le père Léonard Lessius*, lequel lui exprimait sa tendre vénération et son dévouement sans bornes. 11 ne tarda pas à y répondre par une lettre latine devenue fameuse. Comme l'auteur y déclare qu'il partage le sentiment des Jésuites sur la prédestination et la grâce, les théologiens du sentiment opposé, voyant avec peine dans le camp de leurs adversaires une autorité si vénérable, ont voulu longtemps contester l'authenticité de cette lettre; mais aujourd'hui, qucle fait est démontré , nous ne nous arrêterons pas à en redire les preuves, qui intéresseraient peu le lecteur; et nous nous bornerons à la traduction du texte: « Depuis longtemps, dit l'évèque à « Lessius', je suis pénétré d'estime et d'amitié pour vous, non- « seulement parce que j'honore tout ce qui vient de votre Com- « pagnie, mais encore parce que je connais et ai pu apprécier par « moi-même toute l'éminence de votre mérite. J'ai lu votre si utile « Traité de la Justice et du Droit, où vous résolvez toutes les « questions d'une manière supérieure à vos devanciers; j'ai lu * votre bel ouvrage sur le Choix de la véritable Religion, où
• Année de la Visitation, 14 juillet.
* L^essius, professeur de théologie à Louvain, pendant vingt ans, de 1585 à 1605, fit soutenir des thèses publiques opposées aux sentiments des thomistes. Ees Universités de Louvain et de Douai censurèrent trente-quatre de ses propositions ; le saint-siége cassa la censure, et déclara saine la doctrine de l'auteur. Ce religieux éminent, savant en théologie, en droit, on mathématiques, en médecine, en histoire, comme le prouvent ses nombreux écrits, n'était pas moins remarquable par sa sainteté, comme le démontrent les informations prises aussitôt après sa mort sur sa vie et ses vertus dans la prévoyance de sa béatification, et dont le manuscrit se conserve dans la bibliothèque de l'archevêché de Malines.
' Lettre ccccxxxvi'.
« il semble que vous n'avez fait que prêter votre main à l'ange « du grand conseil qui vous inspirait; j'ai lu votre Traité de la « prédestination, où vous enseignez que Dieu ne prédestine les « hommes à la gloire que conséquemment à la prévision de « leurs mérites; doctrine sur laquelle j'ai été bien aise de vous « trouver de mon avis, et qui m'a toujours semblé la plus con- « forme à la miséricorde et à la grâce de Dieu, la plus vraisem- « blable et la plus propre à allumer dans nos cœurs le feu de « l'amour divin, ainsi que je l'ai insinué dans mon petit livre « de V Amour de Dieu\ Prévenu de la sorte en votre faveur, « j'ai eu une joie toute particulière d'apprendre que vous avez « pour moi une amitié réciproque; et, pour m'en assurer la « continuation, je ferai avec empressement ce que je saurai pou- « voir vous être agréable. »
Depuis longtemps les marguilliers de Saint-André-des-Arts, à Paris, pressaient l'évêque de Genève de venir prêcher dans leur église les stations de l'Avent et du Carême ; et le saint prélat, qui aimait tant la France, désirait vivement se rendre à cette invitation ; mais toujours le duc de Savoie y mettait obstacle, ne voulant pas laisser s'éloigner de ses Etats un prélat dont les services étaient si précieux au pays. Enfin, la Providence lui offrit l'occasion de satisfaire les désirs de ceux qui désiraient tant l'entendre. Son Altesse ayant projeté de marier le prince de Piémont son fils avec Christine de France, sœur du roi, fille d'Henri IV, et résolu d'envoyer pour négocier cette affaire le prince cardinal de Savoie, il fallut composer à ce dernier un brillant cortège des personnages les plus honorables de ses Etals. Parmi ceux-ci figurait au premier rang 1 évêque de Genève ; et le duc de Savoie obéit à l'opinion publique en l'appelant à faire partie de cette ambassade. L'évoque se mit donc en route pour Paris avec toute la suite du prince cardinal. Rien de plus édifiant que l'histoire de ce voyage raconté par un des seigneurs qui en faisaient partie : « 11 ne nous entretenait, dit-
' Liv. II, c. xu, et liv. IV, c. vu.