‹ Vie de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 82 sur 231 · UV. VI. — ENTREVUES AVEC DES HERETIQUES · texte numérisé non relu

UV. VI. — ENTREVUES AVEC DES HERETIQUES

« un carrosse doré, brodé, si riche que le roi n'en a pas de plus « beaux, traîné par les plus magnifiques chevaux, conduits par « les cochers les mieux vêtus; c'est là ce qui me scandalise en « vous, qui faites le saint et qu'on tient pour tel : vraiment, « voilà de beaux saints qui vont en paradis bien à leur aise 1 « — Hélas 1 monsieur, reprit l'évêque, ceux de Genève qui re- « tiennent le bien de mon évéché m'ont coupé l'herbe si courte. « que tout ce que je puis faire, c'est de vivre pauvrement et pe- « titement de ce qui me reste. Je n'eus jamais de carrosse à « moi, ni de moyen d'en avoir ; celui dont je me sers appartient « à Sa Majesté, qui fait honneur des voitures de la cour à ceux « qui, comme moi, accompagnent le prince de Savoie. — Vous « êtes donc pauvre? reprend l'inlerlocuteur. — Je ne me plains « point de ma pauvreté; je puis vivre, à la rigueur, et quand « j'en sentirais les incommodités, j'aurais tort de me plaindre « d'une position que Jésus-Christ a choisie pour son partage. « vivant et mourant entre les bras de la pauvreté. » Le protestant se retira satisfait de cette entrevue, plein d'estime et d'affection pour le saint évèque*,

La même douceur édifia un ancien militaire du Palatinat, Philippe Jacob, qui l'aborda un jour sur ce ton brusque* : « Je voudrais bien savoir, monsieur, ce que vous faites ici. « — Je suis ici, répondit le saint évoque avec calme, par ordre « de mon prince et pour un bien public. — Mais vos brebis, « qui en prend soin pendant que vous êtes absent ? — .\vant « mon départ, je les ai contiés à des «prêtres doctes et zélés, « qui les paîtront jusqu'à mon retour. — La résidence des « évêques n'est-elle pas de droit divin? — Je l'estime ainsi, ré- « pondit l'évêque. — Et les évêques d'aujourd'hui sont-ils « évêques comme ceux de la primitive Eglise? — Oui. sans « doute, reprit-il; ils ont le même pouvoir et la même dignité. — « Mais peuvent-ils faire des miracles comme ^aint Pierre ? —

* Esprit de saint François de Sales, p. l", sect. xxvi. ' Cbarl.'Aug., p. 525.

« Encore qu'ils ne seraient que l'ombre de saint Pierre ; l'ombre « de saint Pierre faisait des miracles. » La dispute ainsi engagée se prolongea pendant deux heures , au bout desquelles cet homme, ravi des réponses de l'évêque, lui dit en se retirant : « Monseigneur , calviniste de naissance, j'ai embrassé « naguère la foi romaine; les difficultés que je viens de vous « proposer m'étaient restées dans l'esprit. Si vous ne me les « eussiez résolues avec autant de clarté et de douceur, je re- « tournais dès demain à la religion protestante. Je bénis Dieu « qui m'a aimé jusqu'à me faire la grâce de vous rencontrer. » (^e ne fut pas la dernière fois que cet homme eut à bénir Dieu de larencontre de François : car, ayant ensuite fait lo voyage d'Italie et en étant revenu avec sa femme dans la plus extrême pauvreté, il vint retrouver à Genève l'homme de Dieu, qui paya pendant six semaines sa dépense à l'hôtel où il était logé, et lui donna à son départ une somme d'argent considérable.

Parmi les personnes qui venaient visiter le saint prélat, on se doute bien que les dames ne firent pas défaut. Un jour, au sortir d'un sermon, elles l'environnèrent : chacune avait une difficulté à lui proposer; et, impatientes d'attendre leur tour, elles parlaient toutes à la fois : « Mesdames, leur dit l'évêque « en souriant, je l'épondrai à toutes vos questions, pourvu « qu'il vous plaise de répondre à la mienne : supposons une as- « semblée où tout le monde parle et où personne n'écoute; «qu'est-ce qu'on y dit?» Toutes comprirent, se turent, et s'en allèrent, se réservant chacune de parler au saint évêque seule à seu 1'.

Des hommes éminents en vertu vinrent aussi, mais avec plus de discrétion, visiter l'évêque de Genève et lier avec lui une sainte amitié. Un des plus remarquables fut André Duval, doyen de la Faculté de théologie de Paris et supérieur général des Carmélites de France. Il voulut se confesser au saint prélat, qui, à son tour, se confessa à ce grand serviteur de Dieu; tous

* Esprit de saint François de Suies, p. IIl«, sect. viii.

tfV. VI. — ENTREVUE AVEC M. BOURDOISE. '205

deux se donnèrent mutuellement des avis spirituels pour leur conduite, et chacun d'eux dit de l'autre : «Je ne suis pas digne « de dénouer la courroie do ses souliers. » Ils se concertaient ensemble pour gagner et instruire les hérétiques; et quand l'œuvre était consommée, l'un en atlribuait toujours le mérite à l'autre : c'était là le seul point où ils ne fussent pas d'accord : belles disputes des saints qui s'humilient pour exalter leurs frères, selon la remarque que faisait saint Vincent de Paul en racontant ce fait à sa communauté'.

Comme M. Durai, le père Sulîren, de la compagnie de Jésus, confesseur de Louis XIII et de Marie de Médicis, et M. Bourdoise, fondateur de la communauté de Saint->'icolas-du-Chardonnet, eurent une large pari dans l'intimité de François. Le premier était un homme de prière et d'étude ; et le saint évêque en tira parti en l'engageant à composer pour les fidèles une sorte de Bréviaire spirituel, où ils trouveraient pour chaque saison de l'année, chaque mois, chaque .semaine, chaque jour, des pratiques propres à les sanctifier ; et de là nous est venue Y Année chrétienne, excellent livre qui n'a d'autre défaut que la vieillesse du style. Le second était moins un homme de cabinet qu'un homme d'action : c'était un réformateur ardent du clergé, dévoré de zèle pour la discipline ecclésiastique, qui ne pouvait souffrir dans le prêtre tout ce qui n'était pas parfaitement régulier,et qui combattait, sans beaucoup de ménagement, le désordre partout où il l'apercevait. Curieux de faire la connaissance d'un si saint évêque, qui réalisait dans sa personne l'idéal de la perfection sacerdotale, et se flattant d'en tirer un grand profit pour sa sanctification et le bien du clergé, il lui écrivit une longue lettre qu'il porta lui-même, où il faisait ressortir le peu de fruit que produiraient ses prédications, tant que le clergé et le peuple ne seraient pas mieux instruits et

^ M. Durai a laissé une théologie, un traité de Stiprema romani pontificis in Ecclesiam potestate, et autres ouvrages. Il mourut le 9 septembre 4658, âgé de soixante- quatorze ans.

mieux réglés. L'évêque, après avoir lu cette lettre deux fois avec grande attention, conféra une heure entière sur son contenu avec le père Bourdoise ; et celui ci insista plus fortement encore sur la nécessité de réformer le clergé. « C'est une chose « étrange, dit-il, que personne n'y pense. » Alors, en effet, iln'y avait pas de séminaire pour former les jeunes clercs à la science et aux vertus ecclésiastiques ; on entrait dans le sacerdoce sans en avoir connu, médité, pratiqué les devoirs; et le clergé devait nécessairement se ressentir de ce défaut d'école prépara, toire. C'est pourquoi le père Bourdoise, continuant à parler avec cette liberté qui ne craint que Dieu seul : « Je suis surpris, « dit-il, qu'un évoque à qui Dieu a donné de si grands talents, « ne les emploie pas à former de bons prêtres et se livre pres- « que uniquement à la conduite des personnes du sexe. — Je « conviens, répondit le saint évêque sans s'offenser de cette « hardiesse de langage, et je suis même très-persuadé qu'il « n'est rien de plus nécessaire dans l'Eglise que de former de « bons prêtres : mais c'est là un ministère trop haut pour ma « faiblesse, et que je laisse à des mains plus habiles : M. de Bé- « rulle s'en occupe, et il a pour cela plus de capacité et de « loisir que moi, qui suis chargé d'un vaste diocèse. Je laisse « aux orfèvres à manier l'or et l'argent ; les potiers doivent se « contenter de manier l'argile. J'estime d'ailleurs d'une haute « importance la sanctification des personnes du sexe; solide- « ment vertueuses, elles peuvent de grandes choses dans l'É- « glise, et y répandent le parfum de leur piété; en même temps « que leur sexe faible mérite une grande compassion, leur cou- « rage mérite un grand intérêt. Elles suivaient Notre-Seigneur « dans ses courses évangéliques ; elles l'accompagnèrent jusce qu'au pied de la croix, tandis qu'il ne s'y trouvait qu'un seul « apôtre*. »

' Telle est la réponse que M. de Belley met dans la bouche du saint évêque {Esprit de saint François de Sales, p. X, sect. xiv) : elle nous paraît beaucoup plus probable, plus conforme à l'esprit d'humilité et de charité de saint François de Sales, que celle qui est rapportée parle père Bourdoise. Ce-

Page 1