‹ Vie de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 88 sur 231 · LIV. VI. — SON DEPART DE PARIS · texte numérisé non relu

LIV. VI. — SON DEPART DE PARIS

lui. Ce départ fut une vraie douleur pour les amis de l'évêque de Genève -.personne toutefois ne le regretta autant que deux dames illustres, d'un mérite plus haut encore que leur position sociale , madame Phelippeaux . comtesse de Villc-Savin , et la présidente de Lamoignon. La première, non moins remarquable par son exactitude à tous les devoirs de la piété que par son zèle pour les intérêts de la religion, le pleura comme le maître de qui elle disait avoir appris à servir Dieu à la franche gauloise, c'est-à-dire avec simplicité, rondeur et sans scrupule. La seconde, vraie héroïne de son siècle par son amour pour Dieu, par sa charité envers les pauvres, et son dévouement éclairé pour l'éducation de ses enfants, auxquels elle voulait laisser, comme le plus précieux héritage, l'exemple de ses aumônes, joint à la foi vive des maximes évangéliques , s'affligea de perdre un modèle achevé de perfection qu'elle s'estimait heureuse d'avoir sous les yeux pour s'y rendre conforme; car elle trouvait dans François de Sales le type de la plus haute sainteté, relevée par des manières si affables et si polies, qu'elle avait coutume de dire que, « quand M. de Genève ne serait pas un « grand saint comme il l'était, ce serait encore l'homme le plus « honnête et le plus civil » qu'elle connut. Aussi, au moment du dernier adieu, elle fondit en larmes avec toute sa famille. L'évêque essaya de se contenir; mais, la présidente s'étant plainte qu'il les quittait avec indifférence , son cœur s'attendrit, et, selon le conseil de l' Apôtre, il pleura avec ceux qui pleuraient.

S'étant ensuite mis en roule, il suivit à Angoulême le prince de Piémont, qui voulait aller y rendre ses hommages à Marie de Médicis, brouillée avec le roi son fils pour des raisons d'Etal qu'il n'est pas dans notre sujet de rapporter; et il y fut comblé des bontés de la reine mère, qui se rappela l'avoir connu lors de son premier voyage à Paris, sous le règne d'Henri IV : puis, étant revenu à Amboise, où était toute la cour, il reprit le chemin de la Savoie avec les nouveaux époux et toute leur suite en passant par Bourges, Moulins et Lyon, if inérnire heureux

qui lui donna lieu de visiter toutes les maisons de son ordre fondées dans ces villes.

A son arrivée à Lyon, il reçut la visite de deux gentilshommes réduits à une pauvreté si extrême, qu'ils n'avaient que des haillons pour vêtements; et, quoiqu'il ne lui restât que très-peu d'argent, il leur fit acheter des habits convenables à leur condition ^ Un autre, attiré par la réputation de sa douceur, touché par la lecture de V Introduction à la vie dévote, vint d'une distance de quatre cent quatre-vingts kilomètres lui demander de le confesser dans un lieu secret où personne ne pût le voir ni le connaître. C'était le soir, après la chute du jour : François, accablé d'affaires, le prie de remettre l'entrevue à un autre moment; l'étranger insiste, et déclare qu saint prélat qu'il sera responsable de son âme et de son éternité, s'il ne l'exauce à l'instant même. Les amis de François s effrayent et soupçonnent dans cette manière de procéder la ruse de quelque hérétique qui en veut à ses jours; mais l'homme de Dieu, qui ne connaît pas la peur, lui assigne pour l'entendre le parloir de la Visitation et s'y rend aussitôt. L'étranger arrive, ferme la porte aux verrous, coupe la corde de la sonnette pour n'être pas dérangé dans l'action qu'il veut faire, prie l'évêque de s'asseoir, tombe à ses genoux, lui fait pendant quatre heures sa confession générale; et, la chose terminée, il sort, monte promptemcnt à cheval et disparait sans qu'on ait jamais su depuis qui il était ^.

François se rendit delà à Grenoble, où monseigneur de Lacroix, coadjuteur de cette ville, lui réservait l'honneur de bénir la première pierre du monastère de la Visitation, récemment fondé dans cette capitale du Dauphiné ; mais telle fut son humilité, qu'il refusa cet honneur et ne voulut être, dans la cérémonie, que l'assistant de l'évêque. On l'invita à prêcher, et, comme il ne refusait jamais la parole de Dieu, il développa, dans un langage touchant, la nécessité de travailler à la con-

* Dcp. du chun. Gard.

'^ Dép^ de Favre. — Charl.-Aug., p. 528.

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struction spirituelle et matérielle des maisons de Dieu, qui sont nos âmes et les églises '.

Arrivé à Annecy, il prouva à tous qu'il était revenu de la cour plus détaché qu'il n'y était allé : car, ayant trouvé le pays désolé par la famine, il fit distribuer des grains et des aumônes en proportion des besoins, ordonna aux confesseurs de prendre soin des pauvres honteux, et, là où les secours dont il pouvait disposer ne suffiraient pas , de réclamer pour eux les largesses des riches *. Son économe lui ayant présenté l'état des revenus de l'évêché pendant l'année de son absence : « Je n'en puis « rien toucher, répondit-il, je ne l'ai pas gagné; »et il en fit faire six chandeliers avec une lampe d'argent pour la cathédrale*.

Ses officiers ayant, pendant ce même temps, gagné des procfe importants contre plusieurs gentilshommes qui voulaient usurper les droits de l'Eglise, l'économe, dont les ressources étaient fort restreintes, voulait exiger à la rigueur tous les dommages et dépens de la procédure ; jamais le saint prélat ne voulut le souffrir. « Mais, lui disait l'économe, ces dépens « s'élèvent à une somme considérable. — Et comptez-vous « pour un petit gain, reprit-il, de gagner des cœurs que ces « procès ont rendus peut-être mes ennemis? moi, je le compte « pour tout. Je suis père, je dois les traiter comme mes en- « fants. Je veux donc que vous alliez les trouver, et leur dire « de ma part que je les tiens quittes du passé qu'ils me doivent « et des dépens du procès, à la seule condition qu'ils reconnaî- « Iront pour l'avenir, comme je les en prie, les droits de l'évêché « constatés par la sentence du sénat. » Il fallut donc que l'économe se mît en roule, qu'il allât trouver tous ces gentilshommes, apaiser leurs mécontentements, tirer d'eux l'engagement que demandait l'évêque, et les déclarer quittes pour tout le passé, €e qui demanda quinze jours de négociations et de voyages *.

' Aimée de la Visitation, !2I octobre.

' Dép de Favre et du chanoine Gard.

5 Chârl.-Aug., p. 529.

* Charl.-Aug., p. 529.

Telle était toujours la noble conduite de François envers ceux qui perdaient quelque procès contre les officiers de l'évcchc : ils venaient lui demander la remise des amendes auxquelles ils avaient été condamnés, et il leur en faisait grâce. Un jour que Rolland, son économe, lui représentait que la somme dont il avait fait condonation eût été nécessaire à l'entretien de l'évêché, et que, si cela continuait, il serait obligé de se démettre de l'économat que sa trop grande bonté rendait impossible : « Monsieur Rolland, mon ami, répondit François, « ne vous fâchez pas: si ces gens n'avaient point failli, il eût « bien fallu nous passer de leurs amendes. Ne savez-vous donc « pas que je ne veux point plaider pour m'enrichir, mais seule- « ment pour maintenir les droits de l'Eglise et tenir les infé- « rieurs dans le devoir? » Rolland no se laissa point convaincre par ces raisons, et ne cessait d'éclater en plaintes : « Mais , « reprit son bon maître, comment ne voyez-vous pas que « maintenant que nous avons gagné notre procès pour mainte- « nir les droits de l'Église, il faut regagner l'amitié de notre «prochain, que nous perdons pour l'ordinaire en plaidant, « et, s'il était possible, il faudrait plaider pour gagner cette « amitié quand nous ne l'avons pas ; car un père doit se faire « aimer de ses enfants \ »

Quoique appauvri par cette largeur de charité pastorale, François trouvait toujours de quoi donner à tous ceux qui étaient dans le besoin. Une pauvre fille qu'il avait autrefois convertie à la religion catholique, et qu'il nourrissait depuis longtemps à ses frais, ne pouvait, faute de dot, trouver un parti pour se marier. Il lui fit don de cinq cents florins, ou deux cent vingt-cinq francs de notre monnaie ; et, par cet acte de générosité, il assura son avenir. Un chevalier de Malte de son diocèse avait été pris par les Turcs, et le frère du captif était inconsolable de n'avoir pas le moyen de payer sa rançon. François l'apprend, va aussitôt lui offrir toute sa vaisselle d'argent, et déjà l'ordre

' Dép. de la mère de Chaugy.

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