CHAPITRE VIII
FRANÇOIS ENVOIE S0> FRERE A TORIN EN Ql'AUTE DE PRESIIEP. AVJIOMER
DE LA PRINCESSE DE PIEMONT ET PRECHE l'aVENT A ANNECY.
OITRAGES qu'on UI FAIT.
CONSTITUTIONS QU'iL DONNE AUX ERMITES DU MONT VOIRO.N.
GRJICES EXTRAORDINAIRES ET MIRACLES. — MÉPRIS DES HONNEURS. — SA DOULEUR
EN APPRENANT U DÉFECTION d'cS DE SES AMIS.
VOYAGES A l'aRBAYE DE SIXT , ET SAINTE MORT DE l'aRFI .
Comme François n'avait accepté la charge de grand aumônier de la princesse de Piémont qu'à la condition qu'il résiderait toujours dans son diocèse, la princesse lui demanda, pour le remplacer avec le titre de premier aumônier, le chanoine Jean-François, son frère et son vicaire général. Le saint évèque, estimant son frère plus propre que lui au séjour de la cour, acquiesça avec joie à celle proposition, et Jean-François partit pour Turin. Il s'y comporta avec une sagesse, une discrétion, qui le fit tellement chérir et estimer de tous, qu'au bout de deux mois de service le duc de Savoie demanda pour lui au Pape la coadjutorerie de Genève, voulant par là tout à la fois récopipenser son mérite, soulager son saint frère, et honorer la princesse dont il convenait que le premier aumônier fût évoque '. Cette nouvelle réjouit le cœur fraternel de l'évêque de Genève, et il se hàla d'en remercier le duc de Savoie et la princesse de Piémont par des lettres où respire le dévouement le plus entier'.
* Lettre ccccxcv.
* Lettres dxii" et dxiii*.
22i VIE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES.
Pendant ce temps-là, toujours occupé du salut de son peuple, le saint évêque expliquait tous les dimanches, dans sa cathédrale, les commandements de Dieu. Il avait commencé ces instructions catéchistiques le premier dimanche de l'Avent et il les continua jusqu'après Pâques, à la satisfaction générale : « Je prêche ici, « écrivait-il à madame de Chantai \ les commandements de « Dieu qu'ils ont désiré ouïr de moi, et je suis merveilleuse- « ment écouté ; mais aussi je prêche de tout mon cœur ; et ce « cœur, je vous le dirai, Dieu le favorise fort, lui donnant « beaucoup d'amour des maximes du christianisme, à la suite « des clartés qu'il me donne sur leur beauté et sur l'amour que « tous les saints leur portent au ciel, où il m'est avis qu'on « chante avec une joie incomparable : Bienheureux les pau- « vres d'esprit : car à eux appartient le royaume des deux *.
François excellait encore plus à pratiquer les commandements de Dieu qu'à les expUquer. Un jeune gentilhomme, fatigué du zèle du saint prélat qui reprenait ses désordres, résolut de s'en venger; et, renouvelant le spectacle déjà précédemment donné, il assembla sous les fenêtres de l'évêché plusieurs insolents avec des cors de chasse et une meute de chiens, pour [y faire tapage toute la nuit. Les frères de l'évêque, indignés de l'outrage, voulaient sortir les armes à la main contre ces jeunes étourdis et disperser ce rassemblement coupable. François s'y opposa de toute la force de son autorité , alléguant qu'il valait mieux ne pas paraître les entendre, qu'on ne pouvait leur infliger une peine plus sensible que le silence, et que d'ailleurs on les verrait le lendemain frappés de plus de mal qu'on ne pourrait leur en faire. En effet le jeune gentilhomme eut une maladie mortelle, pendant laquelle le saint évêque le visita avec beaucoup de charité; et les compagnons de ses débauches furent tous atteints de fluxions de poitrine ou autres maladies, qui ne permirent pas de méconnaître la main vengeresse de Dieu'.
' Lettre cccclxxxvi*.
* Matth., V, 5.
■^ De Cambis, t. III, p. 78.
UV. VI. - ERMITES DU MOiNT VOIRON. 925
En même temps que le saint évèque travaillait ,par ses prédications et ses exemples, au salut des habitants d'Annecy, il formait au loin des âmes à la piété par ses lettres et ses écrits. Alors il envoyait à une de ses religieuses, troublée par les calomnies dont elle était l'objet, ces mémorables paroles : « Si « par l'abandon à la conduite de la Providence divine vous vous « établissiez dans l'indiflérence, vous seriez en paix ; mais celui « qui ne peut vivre en paix dans ce monde doit au moins y vivre « en patience*.» Alors aussi il adressait à la mère Angélique Arnaud, à M. Arnaud père, à madame de Chantai, à l'archevêque de Bourges et à diverses religieuses de la Visitation, ces lettres pieuses oîi, sous les formes de la plus tendre amitié, il trace d'une main toujours siire les règles de la perfection ; alors enfin il composa, pour les ermites du mont Voiron, ces belles Constitutions qui firent de lui comme le fondateur d'une nouvelle congrégation .
Ce mont célèbre, qui regarde Genève au levant et Lausanne au couchant, le lac I^éman au nord et le Faucigny au midi, avait été autrefois saintement habité par le seigneur de Langin, qui s'y était construit, pour lui et pour un compagnon de sa solitude, un ermitage avec une chapelle, et y avait élevé une statue de la Vierge tenant l'enfant Jésus dans ses bras. Après sa mort, de pieux solitaires s'y étaient établis, et n'avaient cessé d'édifier tous les alentours, jusqu'au temps où le calvinisme intolérant était venu les chasser de leur sainte retraite. Les hérétiques avaient alors démoli l'ermitage, renversé la chai)elle. précipité du haut de la montagne les pierres de l'un et de l'autre. Après ces exploits faciles, ils avaient essayé d'enlever la statue de la Vierge, ainsi que la cloche qui s'entendait de Genève et de Lausanne ; mais Dieu avait arrêté leur sinistre dessein par un double miracle, rendant la statue immobile malgré tous les efforts qu'ils firent pour la renverser, et dérobant la cloche à leurs recherches sous la neige qui tomba en abondance au mois d'août.
• DeCambis,t. III, p. 78. '
Plus tard, de saints religieux avaient relevé la chapelle et l'ermitage, et obtenu même de Rome des indulgences pour ceux qui y viendraient en pèlerinage*. Les choses en étaient là, lorsqu'un de ces religieu.\ fit la connaissance d'un homme remarquable, Antoine Rigaud, secrétaire du gouverneur de Milan, lequel, après avoir beaucoup voyagé et pris une part active au mouvement des affaires du monde, voulait se renfermer dans quelque retraite pour consacrer le reste de ses jours à se préparer au grand passage de l'éternité. Le religieux lui exposa les douceurs et le calme de sa solitude, où, sans se livrer à de grandes austérités corporelles, on partageait son temps entre l'oraison, le travail et le chant des psaumes. Un tel genre de vie lui sourit: il se résolut à tout quitter pour s'attacher à Jésus-Christ dans cette retraite, et il vint en conséquence demander à l'évêque de Genève la permission de s'adjoindre aux pieux ermites du montVoiron. Lesaintprélat y consentit volontiers*; mais, comme jusqu'alors ces ermites n'avaient eu de règles que celles qu'ils s'étaient faites eux-mêmes, il crut devoir, pour régulariser l'établissement, leur donner des constitutions canoniques. Ces constitutions portent le cachet de leur auteur ; on y voit sa modération qui ménage la faiblesse humaine, sa douceur qui tend à rendre la vertu aimable, sa sagesse qui concilie la perfection avec la discrétion'.
Il fonde l'ermitage sous le titre de la Visitation de Marie, et lui donne pour patrons : 1° les saints qui ont eu part à ce mystère, savoir : la sainte Vierge avec saint Joseph, saint Zacharie avec sainte Elisabeth et saint Jean-Raptiste, le patriarche des ermites ; 2" tous les saints Anges, surtout le chœur des Principautés; 3" les plus célèbres ermites, saint Paul, saint Antoine et saint Hilarioii.
11 assigne pour vêtement aux ermites la soutane blanche avec
* Charl.-Aug., p. 532, 555 et suiv.
* Charl.-Aug., p. 55t.
^ Opiisc, p. 450.