LIV. VI. — RÉFORME DE L'ABBAYE DE SIXT
« condor par notre autorité un but si louable, nous avons or- « donné ce qui suit... »
Puis il statue en substance que tout ce qui a été ordonné à la dernière visite sera observé; que. dans un an, tous les chanoines prononceront leurs vœux, regardant l'année présente comme l'année de probation, et que désormais tout novice sera admis à la profession au bout de l'an s'il est reconnu capable, renvoyé s'il est reconnu impropre, éprouvé encore un an s'il est douteux ; que les profès seuls porteront le camail, et les novices le surplis ; que tous les offices se feront selon les usages de la cathédrale, et qae tous les samedis le prieur affichera la liste de ceux qui devront oificier, ou faire quelques cérémonies dans la semaine ; que les chanoines étudieront la théologie et les livres de piété ; que le plus habile d'entre eux fera la classe aux novices et exigera qu'ils apprennent le catéchisme du concile de Trente; que les femmes n'entreront jamais dans l'intérieur du monastère ; que la maison entretiendra douze chanoines résidents ou tenus de droit pour résidents, en leur fournissant les vivres, le vêlement et toutes les choses nécessaires à la vie.
Tels furent les sages règlements par lesquels François de Sales assura le bon ordre de la communauté. Un seul religieux fit difficulté de s'y soumettre et s'oublia même jusqu'à menacer son évéque; l'homme de Dieu n'opposa que douceur à l'orage : le reUgieux rebelle, gagné par cette mansuétude, reconnut sa faute et devint un des plus réguliers.
Pendant le temps que le saint prélat demeura à Sixt . arriva un fait des plus remarquables. Un grand nombre de personnes étant venues du Faucigny, du Chablais et du pays de Gex pour conférer avec l'évêque sur diverses afl'aires, il fallut que l'abbaye traitât tous ces étrangers, et on compta qu'elle avait donné jusqu'à deux cents repas à des personnages de marque et quarante à ceux d'une condition moindre. Le prélat, affligé des dépenses qu'il occasionnait à la maison, dit aux religieux qu'il prierait Dieu de les dédommager ; et. chose merveilleuse, tel fut l'effet de sa prière, que le monastère ne souffrit aucunement
de ces dépenses. La rivière qui le traverse Iburnit tant et de si beaux poissons, que de mémoire d'homme on n'avait rien vu de semblable. On ne fit cuire d'autre pain que celui qu'on avait préparé pour les religieux, et il y en eut pour tout le monde : on prit au tonneau autant de vin qu'il en fallut, et le tonneau ne fut pas plus diminué que si les religieux y eussent bu seuls , tous faits qui furent constatés par six chanoines de l'abbaye et «léposés, sous la foi du serment, dans le procès pour la béatification du serviteur de Dieu *. Déjà précédemment le saint évèque avait fait dans ces contrées quelque chose de semblable : un jour qu'il traversait les montagnes du Faucigny par les grandes chaleurs de l'été, il désira procurer à ses compagnons de voyage quelques rafraîchissements pour étancher la soif brûlante qui les dévorait, et demanda du vin à une hôtellerie qui se rencontra sur sa route. L'hôte lui ayant répondu qu'il n'avait que du vin gâté destiné à faire du ciment, et capable de rendre malades ceux qui en boiraient : « N'importe, dit « l'évéque, faites-moi goûter de ce vin. » L'hôte, après s'être fait prier, en apporte dans un verre : à peine l'homme de Dieu l'a-t-il touché, que, non-seulement le vin qui était dans le verre, mais encore celui qui était dans le tonneau, devient excellent et délicieux. Tous les compagnons de voyage en burent, en emportèrent plusieurs bouteilles, et l'hôte en deux jours vendit le reste à un très-haut prix ^.
Malheureusement le bel ordre qu'avait produit l'observation exacte des constitutions données à l'abbaye de Sixt dura peu : des contestations vives s'élevèrent entre l'abbé et ses religieux ; ces querelles firent disparaître la charité, et avec elle l'ordre et la régularité. François n'en fut pas plutôt informé, qu'il partit sur-le-champ, accompagné de deux célèbres jurisconsultes. Arrivé sur les lieux, il écouta les deux parties avec une patience
* Dép. de Bernard, Jean, Passii^, liiard , Moccund et Desfayes. — Charl.-Aug., p. ot6.
■^ Charl.-Aug., p. 512.