RÉFORME DES BERNARDINES. — TRANSLATION" DES RELIQUES DE SAINT GERMAIN
(Année 16«1.)
Jean-François de Sales ayant reçu les bulles de Rome qui le nommaient coadjuteur de Genève avec future succession, sous le titre d'évèque de Chalcédoine, se fît sacrer à Turin le 17 janvier 1621, et partit pou de jours après pour se rendre à Annecy. François, voulant faire honneur au caractère épiscopal en la personne du nouvel évoque, alla le recevoir en grande pompe aux portes de la ville, quoique la nuit fut déjà fort avancée; et les jours suivants il lui prodigua tous les témoignages de sa vénération, le fit célébrer pontificalement en sa présence, lui céda partout la première place. On lui représenta qu'il allait trop loin, qu'il s'effaçait trop, lui qui était le premier. « Il faut, « répondit-il en souriant, que mon frère devienne grand et que « je devienne petit : Oportet illiim crescere. me autem minui. « Il faut qu'il agisse et que je me repose. » Et il répéta la même pensée à Tévèquede Chalcédoine lui-même : «Jamais, lui dit-il, « je n'ai demandé ni fait demander au duc de Savoie la grâce « de vous avoir pour mon bras droit. C'est la seule volonté et « providence de Dieu qui vous a élevé à cette dignité; j'en re- « inercie la miséricorde divine , parce que j'espère que vous « prendrez l'office de Marlhe et que vous me laisserez celui de « Marie'. »
* Année de la Visitation, 2'2 avril. — Charl.-Aug., p. 550.
L 'évoque de Chalcédoino ne put rester que peu de temps avec son saint frère. Ses fonctions de premier aumônier de la princesse de Piémont le rappelant à la cour, il repartit pour Turin au bout de trois jours, et laissa l'évêque de Genève au milieu de ses immenses travaux. Ici se révèle un fait bien remarquable, c'est que, parmi tant d'occupations diverses, le saint prélat, quoique ayant, selon son expression , la tête pleine d'affaires et entre plusieurs tintamarres^ ^ ne diminuait rien de son union à Dieu et de la perfection de son recueillement. « Que j'ai été « aise ce matin, écrivait-il le 24 août à madame de Chantai*, « de trouver mon Dieu si grand que je ne pouvais pas seulement « assez imaginer sa grandeur ! Mais, puisque je ne puis l'exal- « ter ni l'agrandir, je veux du moins annoncer partout sa gran- « dcur et son immensité. Cachons doucement notre petitesse en « cette grandeur ; et comme un petit poussin tout couvert des « ailes de sa mère demeure en assurance tout chaudement, re- « posons nos cœurs en la douce et amoureuse providence de « Notre-Seigneur, et abritons-nous chaudement sous sa sainte « protection. »
Jly avait, à deux kilomètres d'Annecy, une abbaye, dite de Sainte-Catherine . occupée par des religieuses de l'ordre de Saint-Bernard ; et ces religieuses, à moitié mondaines, vinrent ajouter dans le cœur du saint évêque une nouvelle soUicitude à toutes les autres. Ne trouvant point qu'elles servissent Dieu à son gré, il entreprit de les réformer^. Pour cela, il vint visiter plusieurs fois le monastère, y faire des exhortations pleines de force et de douceur, dans lesquelles il s'attachait à faire ressortir d'un côté le désordre et la honte d une maison religieuse où l'observance régulière n'est j)lus en vigueur, de l'autre le charme et les délices d'une communauté bien réglée. Plusieurs reli-
' Lettre dlv".
- Lettre di.xxii' .
'• Tout ee qui regarde cotte réftirnie, nous l'avons tiré de la vie de la mère de Ballon, fondatrice et première supérieure des Bernardines réformées, par le P. Jean de Grassy, prêtre de TOratoire.
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gieuses, soutenues par la puissance séculière, demeurèrent rebelles à sa parole éloquente; mais cinq autres plus dociles conçurent un désir ardent de faire ce qu'il demandait . et le conjurèrent de mettre aussitôt la main à la réforme. La difficulté de l'entreprise était grande : car, au jugement du saint évêque. point de réforme possible dans un monastère sans clôture, et dans une campagne point de clôture possible, vu l'éloignement des secours spirituels et temporels. Il fallait donc déplacer le couvent et l'établir en ville ; mais pour cela on avait besoin de l'autorisation du saint-siège et de la cour de Turin; et cette double autorisation ne pouvait s'obtenir que par de longues négociations. François écrivit plus de cent lettres à ce sujet; elles furent sans succès. Il fallut donc se résigner à attendre, et se borner provisoirement aux voies d'insinuation, aux exhortations continuelles, afin de diminuer le mal qui existait et de procurer le plus de bien possible.
Mais, l'abbesse et quatre de ses compagnes s'opposant fortement à toute réforme, ses discours produisaient peu de fruit. D'un autre côté, les cimj religieuses qui voulaient la réforme, impatientes de ces longs retards, le pressaient d'en venir au fait et d'agir de sa propre autorité. A leurs instances il répondait qu'il fallait modérer cette ardeur excessive et savoir attendre. « Ce n'est pas là l'affaire d'un jour, leur disait-il. Résignation, « patience, prière : mais, par-dessus tout, soyez douces et hum- « blés de cœur. Désirez peu et faites beaucoup ; être patientes et « soumises, c'est l'essence de la vie religieuse... Dieu se sert du «temps pour faire réussir les décrets de sa providence, écri- « vait-il encore à la sœur de Ballon. L'esprit humain aime ses « aises et son propre jugement. Ainsi il ne faut pas trouver « étrange si on reçoit avec contradiction les conceptions dau- « trui, quelque saintes qu'elles soient. Demeurez en paix, souf- « Irez en paix , attendez en paix, et Dieu, qui est le Dieu de « paix, fera réussir sa gloire au milieu de cette guerre. Faites « belle moisson, c'en est la saison. Recueillez les bénédictions « des contradictions ; vous profil ère/, plus ainsi dans un jour
« que vous ne feriez en dix dans une autre saison. Dieu parlera « pour ceux qui se tairont ; il triomphera pour ceux qui endu- « reront, et couronnera la patience par une issue heureuse. »
Deux des religieuses qui s'étaient déclarées pour la réforme, emportées par cette ardeur de l'inexpérience qui gale les meilleures choses en les précipitant, ne goûtèrent point ce langage de sage modération; et. dans un mouvement de zèle indiscret, elles se permirent de lui adresser, l'une une lettre de reproches sans aucun ménagement, l'autre une lettre de plaintes qui avait au moins le mérite d'être honnête. A la première , le saint évêquc répondit : « Ma liUe, je voudrais hien me « courroucer avec vous, mais je ne le puis, parce que je « ne suis pas en humeur de le faire. » A l'autre il adressa seulement ces deux lignes : « Ma chère fille , la réforme se « fera ; et Dieu y fera coopérer les hommes lorsqu'on y « pensera le moins. » Mais, par une fâcheuse méprise, ce Lillet étant tomhé entre les mains de l'abbesse, il fut décidé en chapitre que la porte du couvent serait fermée à l'évoque et que les cin([ religieuses qui voulaient la réforme ne pourraient plus lui écrire sans montrer leurs lettres.
Le saint prélat, informé de cette décision, répondit agréablement : « Si on me ferme la porte du monastère, on ne pourra « pas me fermer celle de l'éghse ; ce sera là que j'irai et que « nous parlerons ensemble. » Et en même temps il fit dire aux cinq religieuses qu'elles pouvaient lui écrire comme auparavant : « Car, ajouta-t-il, j'ai de plus haut que madame l'abbesse « le pouvoir de leur en donner la permission. » C'est qu'en effet, outre le pouvoir que lui donnait son caractère d'évôque, l'abbé général de Cîteaux lui avait délégué toute son autorité sur l'abbaye pour y rétablir la régularité par tous les moyens qu'il jugerait à propos. 11 continua donc d'aller instruire les rehgieuses; il leur démontrait que leur vocation était sublime, que l'éducation de la jeunesse à laquelle elles s'appliquaient est une œuvre également précieuse pour les jeunes personnes et méritoire pour les institutrices; que la vie religieuse a pour
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but principal de mortifier la volonté avec ses mille désirs, lamour-propre avec ses mille prétentions ou susceptibilités, d'établir l'âme dans un parfait abandon à la volonté de Dieu, pour tous les événements qu'il plait à sa providence d'ordonner ou de permettre; dans une humilité courageuse qui en même temps qu'elle s'abaisse par la vue de son néant, s'élève par la confiance en Dieu ; dans une douceur inaltérable qui sache n'opposer que le silence aux paroles aigres et oITensantes ; dans la pratique de l'oraison, malgré les mépris de celles qui ne la font pas, et l'exercice des vertus malgré les contradictions qu'on y rencontre; enfin dans l'obéissance à la supérieure et la mort à soi-même. 11 ajoutait que, si de tels enseignements sont élevés, il faut se souvenir que, pour qu'une religieuse soit sûrement sauvée, elle doit être toute à Dieu : « car ce roi céleste veut « tout ou rien : il veut régner en souverain sur tout notre être, « il ne veut point des cœurs partagés, des cœurs tièdes. Les « tièdes, s'écriait-il. Dieu ne peut les souffrir, il les rejette de « son cœur! » Et en disant ces mots, observe la religieuse qui les rapporte, il était tout en feu et paraissait en extase*. A ces discours, le saint évêque joignait la prédication de ses exemples, et, entre autres sujets d'édification, on remarqua qu'au lieu de coucher dans Texcellent lit qu'on lui avait préparé, il y faisait reposer son domestique et prenait pour son usage celui de ce dernier. C'était ainsi qu'il préparait les cœurs à la réforme pour des temps meilleurs.
Cependant les cinq religieu.ses, ennuyées de ne point voir arriver les autorisations légales, lui demandèrent la permission d'aller s'établir en communauté à Rumilly, pour y mener la vie parfaite après laquelle elles soupiraient : il le leur permit, et elles allèrent y commencer leur réforme. Le saint prélat alla, quelque temps après, les visiter: h son arrivée à Rumilly, tout le peuple se rassembla et vint à lui avec une joie inexprimable. « Mes chers enfants, leur dit-il, ce n'est pas pour vous,
*■ Vie de la mère de Bnlon.
« cette fois, que je viens ici ; c est pour mes bonnes filles de « Saint-Bernard. » Et tout le peuple le conduisit au nouveau monastère Là, il confessa les religieuses, visita la maison en détail, dit la messe, où toutes communièrent de sa main; et, voyant la chapelle pleine de monde, il prononça un discours où il loua fort leur entreprise, les encouragea avec une merveilleuse ferveur de langage à la pom'suivre invariablement; puis, s'adressant aux assistants, il fit voir quel bonheur c'est pour les villes d'avoir des communautés religieuses, qui sont comme des chœurs d'anges dont les prières font descendre sur les habitants les bénédictions du ciel. Après ce discours public, il entretint les religieuses en particulier, leur recommanda de ne jamais parler qu'avec un grand respect des dames de Sainte-Catherine, de s'appuyer sur la providence de Dieu, qui aurait soin d'elleSî et non point sur la faveur des hommes, de ne recevoir au noviciat que des filles pauvres, de peur que le désir de l'argent n'en fit admettre qui ne conviendraient pas, ou au moins d'être très-difficiles pour l'admission des riches, et enfin d'élever un pensionnat tant pour la bonne œuvre de l'éducation chrétienne que pour se procurer à elles-mêmes des moyens de subsistance. « Soyez courageuses, mes filles, leur dit-il en finissant, jusqu'à « jnanger les murailles au défaut d'autre chose, si cela se peut « dire. Le fondateur des Feuillants ne se nourrit, cinq ans durant, « que de fleurs de genêts et d'herbes sauvages, et n'eut la nuit, « pour s'éclairer, d'autre lumière que celle de la lampe du saint « sacrement... Je ne vous demande qu'une année de courage; « après, vous serez au-dessus de tout. Pauvres filles, chacun « parle de vous comme il lui plait; le monde vous tient pour « des imprudentes ; mais tenez-le lui-même pour un insensé : fiez- « vous à Dieu seul. » Les refigieuses lui ayant dit alors d'une commune voix qu'elles comptaient aussi sur lui : « Mes filles, » répliqua-t-il en levant les yeux au ciel, où il pressentait qu'il irait bientôt, « votre père est déjà vieux, il ne saurait guère « plus vivre : il faut mourir. » Après ce discours, il présida à l'élection de la supérieure ; et ainsi commença la réforme, que