LIV. V. — DIRECTION DE MADAME DE CHANTAL
avaitenviede marier sa fille aînée avec Bernard, jeune homme qui, en effet, était digne de son estime, réunissant à l'intrépidité de Tâme la solidité et les grâces de Tesprit, la douceur et la facilité du commerce ; et, en conséquence, elle lui fit proposer cette alliance par le saint évêque. <( Jamais, raconte « madame de Chantai, je ne me trouvai dans un tel étonne- « ment qu'à cette proposition, sachant combien les deux « grands-pères de ma fille s'opposeraient à sasortie de France ; « néanmoins je ne le fis point paraître, et témoignai toutes « sortes de gratitude à la bonne dame de Boisy. » Ainsi eut lieu la première ouverture d*un mariage dont la conclusion de- Tait un jour fixer madame de Chantai à Annecy et amener la naissance de Tordre delà Visitation.
Huit jours après, la baronne étant repartie pour la Bourgo* gne, en compagnie de la plus jeune sœur de François, qu'elle avait promis à madame de Boisy d'élever avec ses enfants, le saint prélat lui écrivit plusieurs lettres pour l'affermir dans sa Tocation et lui en inculquer l'esprit et les vertus. « Je sens << toujours, lui écrivit-iP, plus ferme en mon âme le choix «( que j'ai fait pour vous. Ne laissez donc pas aller votre cœur « à d'autres désirs; et, bénissant Dieu de l'excellence des aut€ très vocations, arrêtez-vous humblement à celle-ci, plus «« basse et moins digne, mais plus propre à votre suffisance et u plus digne de votre petitesse... Tenez votre cœur au large ; tf reposez-le souvententre les bras de la Providence. Tenez-le «< ferme et haut, élevé en Dieu par une entière confiance en '< cette sainte Providence, laquelle ne vous a pas donné le des- «< sein de la servir, sans vouloir vous en donner les moyens ^. «€ Humiliez- vous bien fort, mais d'une humilité douce et sans <€ trouble... Si Dieu vous veut sur la croix, veuillez-le aussi. <c Mortifions-nous jusqu'au fin fond, et que tout meure en €< nous, pourvu que Dieu y vive. Soyez indifl*érente à suivre
l^îltres cxxr, cxxii*, cxxiv, cxxvr, clv*, ccxiii". Lettres cxxii*, cxxvii*, cxxviii^, cxxx*, cxxxv», clxxxiv\
a Dieu, soit parmi les épines, soit parmi les roses, vous faisant « une règle de vouloir et d^aimer son bon plaisir plus forte- « ment, plus tendrement que quoi que ce soit au monde *... « Dites tout simplement : Seigneur, si vous le voulez, je le « veux, et si vous ne le voulez pas, je ne le veux pas. Point « de cette crainte qui ôte à Tâme sa force et qui la laisse triste « et inquiète. Pensez que vous reposez sur la poitrine de « Notre-Seigneur, entre les bras de sa providence, ou au bas « de la croix, recevant dans votre cœur quelques gouttes de « ce baume qui distille de toutes parts, et recueillant ces a basses herbettes des vertus qui naissent là tout autour. »
Madame de Chantai, tout en occupant son âme de ces saintes pensées, ne voyait pointjour à sasortie du monde, et s*en préoccupait : « Courage! ma fille, lui écrivit le saint évêque « toujours plein de confiance en Dieu ; je vois, à la vérité, de « grandes difficultés pour Texécution, et je n'y voie goutte « pour les démêler ; mais je m'assure que la divine providence « fera la cbose par des moyens inconnus aux créatures... Ne « nous désolons pas des tempêtes qui se présentent. Si Dieu « les veut, veuillons-les aussi : sa providence saura bien nous « faire arriver au port. Le monde parlera, mais tout cela n*est « rien à qui ne voit le monde que pour le mépriser et le temps <( que pour atteindre à Tétemité. Qui fit jamais le bien sans « être contrôlé par le monde ^? » Encouragée par ces conseils, madame de Chantai s'occupait en paix de l'éducation de mademoiselle de Sales, qu'elle élevait en même temps que ses propres enfants, lorsqu'elle eutla douleur de voir cette jeune personne tomber malade et bientôt après expirer entre ses bras. A la vue de ce corps inanimé, se rappelant la proposilion que lui avait faite M'"'' de Boisy de marier sa fille aînée avec le baron de Thorens, elle se sentit portée intérieurement à faire vœu de conclure ce mariage pour dédommager ma-
^ Lettres cxm*, cxliii*, cxliv".
3 Lettres clvi", cxx*.