‹ Vie de Saint François de SalesChapitre 9 sur 292 · LIV. V. — DIRECTION DE MADAME DE CHANTAL · texte numérisé non relu

LIV. V. — DIRECTION DE MADAME DE CHANTAL

François, à la vue d'une obéissance si ponctuelle, lui demanda pourquoi elle s*était fatiguée de la sorte. « Je ne « croyais pas, dit-elle, pouvoir me dispenser de la moindre « partie de vos prescriptions. — Il faut, dans de telles rencon- « très, répondit le saint prélat, interpréter par la douceur de « mes intentions la rigueur de mes paroles. » Écoutons madame de Chantai elle-même raconter cette entrevue : « Je fus « trouver ce bienheureux prélat, dit-elle, avec la plus grande (( indifférence qui me fût possible, sans aucun désir que « d'embrasser fidèlement ce que Dieu m'ordonnerait par son c( entremise, avec une ferme confiance que sa décision serait « la divine volonté à laquelle j'avais voué toutes mes affec- « tions. Jusqu'à la Pentecôte il me parla de beaucoup de « choses, me fit rendre compte de tout ce qui s'était passé c< dans mon Âme, sans rien me déclarer de ses desseins, jnais « seulement me disant de bien prier Dieu et de me remettre « sans réserve entre ses bénites mains, ce que je tâchais de « faire entièrement. Enfin, le lendemain de la Pentecôte, V m'adressant la parole avec un visage grave, sérieux et « recueilli, il me dit qu'il avait pris son parti sur moi. — Et a moi, répondis-je en tombant à ses genoux, je suis résolue « à vous obéir en tout. — Eh bien, dit-il pour m'éprouver, ce il faut être sœur Clarisse. — Mon père, je suis toute « prêle. — Non, vous n'êtes pas assez robuste; il faut être « sœur hospitalière. — Mon père, tout ce qu'il vous plaira. « — Ce n'est pas encore ce que je veux : il faut être Car- « mélite. — Mon père, je suis prête à obéir. — Non, « reprit-il, ce n'est point là ce que Dieu veut de vous : « il vous destine à établir un ordre où présideront la cha- « rilé et la douceur de Jésus-Christ, où seront admises les a faibles et les infirmes, et qui s'emploiera à soigner les « malades et visiter les pauvres. A cette proposition, je sena lis aussitôt une grande correspondance intérieure avec a une douce satisfaction et lumière, qui m'assurait que telle » était la volonté de Dieu; ce que je n'avais pas senti aux

« autres propositions, quoique mon àme y fût entièrement « soumise. »

Depuis ce moment le sage directeur n'hésita plus, et la certitude qu'il avait que ce dessein venait de Dieu le rendit ferme dans sa résolution. Cependant il voyait d'immenses difficultés à Texécution : un fils unique, trois jeûnes filles non encore établies, un père et un beau-père, fort âgés l'un et l'autre, que la seule bienséance [défendait d'abandonner ; des afiaires fort compliquées dont madame de Chantai avait seule le fil et le secret. Comment briser tant de liens, triompher de tant d'obs* tacles? Puis, vînt-on à bout de ces difficultés, où trouver des ressources pour cette fondation? Pauvre comme il Tétait, il avait à peine de quoi subsister; enfin Annecy, que Dieu lui avait montré comme la source d'où l'institut devait se répandre sur toute la terre par ces divers établissements figurés sous la forme de plusieurs beaux et grands ruisseaux; Annecy, où la raison seule disait que la nouvelle vigne devait nécessaire* ment être plantée, afin d'être cultivée, émondée, dirigée, recevoir enfin sa forme propre de la main de son fondateur; Annecy était une ville hors du royaume de France, trop petite pour fournir des sujets et des ressources. Mais tout cela ne déconcertait point sa foi : il voyait dans l'entreprise l'œuvre de Dieu, et il savait que le ciel se joue des obstacles qui s'opposent à ses desseins.

En efi'et, dès la semaine suivante, au moment où personne n'y pensait, un incident, qui semblait purement fortuit, vint ouvrir la première porte à Texéculion. Madame de Chantai étant revenue très fatiguée de Ja procession de la Fête-Dieu, plusieurs gentilshommes, parmi lesquels était Bernard de Sales, baron de Thorens, cadet des frères de Tévêque de Genève, se présentèrent pour l'aider à monter dans sa chambre : « Trouvez bon, Messieurs, dit-elle en donnant la main a à Bernard, que je prenne ce gentilhomme pour mon parc( tage. » Cette parole, dite par pure politesse et sans aucune autre intention, fit croire à madame de Boisy que la baronne

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