LIV. VI. — SON VOYAGE A PARIS. 2il
pour négocier cette affaire le prince cardinal de Savoie, il fallut composer à ce dernier un brillant cortège des personnages les plus honorables de ses États. Parmi ceux-ci figurait au premier rang Tévôque de Genève; et le duc de Savoie obéit à Topinion publique en l'appelant à faire partie de cette ambassade. L'évêque se mit donc en route pour Paris avec toute la suite du prince cardinal. Rien de plus édifiant que rhistoire de ce voyage racontée par un des seigneurs qui en faisaient partie : « Il ne nous entretenait, dit-il, que de choses « saintes et de pratiques de vertu, mais d'une manière si dé- « licieuse, qu'il intéressait tout le monde et que personne « n'en éprouvait d*ennui. Il me souvient, entre autres choses, « qu'il nous disait que, quoique la vertu se montre sous une <( forme austère dans les anachorètes, elle doit se montrer « sous un visage doux et aimable dans la cour des princes; « que personne n'est' plus obligé à être vertueux que les a grands, puisque Notre-Seigneur a voulu naître d'un sang « royal; qu'on doit être humble à proportion qu'on est plus «< élevé; que la magnanimité est bien différente de la vanité, « et l'humilité de la pusillanimité; qu'il n'est rien de plus « magnanime que l'humilité, et de plus lâche, de plus indigne « d'un grand cœur, que la vanité ou l'orgueil ; témoin tant « de pieux personnages qui ont été à la fois et très humbles « et très magnanimes. Puis il nous parlait de la gloire des « saints, du bonheur de l'éternité, de l'aveuglement des « hommes qui s'attachent à des biens passagers et négligent <c les biens éternels, seuls dignes d'une âme immortelle; il « nous représentait le bonheur d'avoir en Dieu un père digne « de toute notre confiance filiale comme de tout notre amour. « Plutôt mourir, disait-il, que d'aimer autre chose que Dieu; « plutôt tout perdre que de perdre l'espérance de l'aimer c< éternellement; et il développait toutes ces belles vérités <c d'une manière si gracieuse, qu'on avait un plaisir indicible « à l'entendre. »
Arrivé à Paris, il vint loger rue de Tournon, à l'hôtel du
âl2 VIE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES.
maréchal d'Ancre ^ avec le premier président Favre; et dès le lendemain on vint l'inviter à prêcher pour le 11 novembre, fêle de Saint-Martin, dans l'église des prêtres de TOratoire. Selon sa coutume, il acquiesça à Tinvilation qui lui était faîte. A cette nouvelle, tout Paris s'émut ; le roi et les deux reines, plusieurs évêques et les savants de la capitale, toutes les classes de la société enfin, voulurent entendre un prédicateur de si grande renommée; et^ le jour du sermon, la foule dans l'église fut si compacte, que l'orateur lui-même, arrivant après les autres, ne put entrer que par une fenêtre, à Taide d'une échelle qu'on lui fit passer. Chacun, dans celte circonstance solennelle, attendait un discours digne d'un si çrand auditoire, digne surtout du beau génie qui avait produit V Introduction à la vie dévote et le Traité de l'amour de Dieu; mais le saint évêque, au lieu d'écouter les inspirations de l'amour-propre, qui eût été fier de paraître en si belle occasion, crut qu'il valait mieux s'humilier sur le plus çrand théâtre du monde, et se borna à raconter simplement la vie de saint Martin. Pendant qu'il en faisait le récit, il entendait des personnes dire à deihi-voix : « Voyez un peu ce monta- <( gnard, comme il parle bassement! G^était bien la peine de « venir de si loin pour nous dire ce qu'il dit et exercer la « patience -de tout le monde! » Et, entendant ces critiques, l'humble prélat se réjouissait d'être méprisé des hommes, content de plaire à Dieu seul. Le monde blâma ce discours ; et le saint évêque répondit pour toute justification qu'on ne pouvait attendre d'un arbre de montagne autre chose que des fruits sauvages. Il fil part du fait â saint Vincent de Paul, et cet
1 Cet hôtel est aujourd'hui le n» 10 de la rue de Tournon. Après la disgrâce du maréchal d'Ancre, il prit le nom d'Hôtel des ambassadeurs extraordinaires, parce qu'on l'affecta à cette destination. Cédé ensuite» au duc de Nivernais, il fut rebâti par ce duc dans l'état où il est aiijout^ d'hui. Devenu propriété nationale en 1790, il fut approprié au ser\nce de la garde municipale, dont il est encore aujourd'hui la caserne. Voj*ex le plan de PaHs, en 1661, par Jacques Gomboust, et le plan de la cif-^ conscription de la paroisse de Saint- Sulpice, en 1690.