LIV. VI. — VÉNÉRATION DONT ON L'ENTOURE
homme de Dieu, jugeant la chose autrement que le monde, en fut édifié. c< Voilà, dit-il à ses frères en leur citant ce trait « d'humilité, voilà comment les saints répriment la nature, « qui aime Téclat et la réputation; voilà comment nous « devons faire nous-mêmes , préférant les emplois bas aux « apparents, l'abjection à ce qui pourrait nous faire hon* « neur. »
Si le premier sermon eut peu de succès , le prédicateur y suppléa parla sainteté de sa vie et de ses exemples ; il y avait en sa personne et en toutes ses manières une certaine majesté douce qui révélait un homme tout céleste et faisait dire que, si on voulait avoir une idée de Jésus-Christ conversant sur la terre, il n'y avait qu'à voirTévôque de Genève, sa mansuétude, sa prudence, son humilité et toutes ses vertus. Quand il marchait par les rues, on le regardait avec vénération, on s'estimait heureux de pouvoir toucher son vêlement, comme s'il en fût sorti une vertu divine, et Ton vénérait comme des reliques tout ce qui. avait été à son usage, jusqu'à ses cheveux, qu'on tâchait de se procurer par celui qui lui faisait la tonsure ^ Aussi, quand il reparut en chaire pour prêcher l'Avent à Saint-André des Arts, la foule fut si grande, que les cardinaux, les évèques et les princes avaient peine à y trouver place; et pins il prêcha, plus on témoigna d'avidité pour l'entendre. « Jamais, disait-on, les « apôtres n'avaient prêché plus saintement ni plus aposto- <t liquement. » Pour lui, il ne pouvait concevoir cette vogue qu'avaient ses sermons. « N'étes-vous pas étonné , disait-il à « un de ses amis , de voir tous ces bons Parisiens venir m'en- « tendre, moi qui ai la langue si épaisse, les conceptions si « basses, les sermons si plats? — Pensez- vous, lui répondit « ce digne ami, que ce soient les belles paroles qu'ils cher- « chent en vous? Il leur suffît de vous voir en chaire, votre < cœur parle par vos yeux et votre bouche; ils ne vous ver-
1 Charl.-Aug., p. 522 et 523.
« raient faire qu'une courte prière, ils seraient contents. Vos « paroles communes, embrasées du feu de la charité, percent a les cœurs et les attendrissent. Il y a dans vos discours je ne « sais quoi d'extraordinaire ; tout porte coup. Un autre en « dirait trois fois plus, qu'on n'y ferait pas attention. Vous « avez une certaine rhétorique d'Annecy, ou plutôt du para- « dis, qui produit des effets admirables M »
Cette grande vogue alla croissant pendant toute la station; et à la tin les marguilliers de Saint-André, ne sachant comment exprimer leur reconnaissance, voulurent lui faire hommage d'un service magnifique en vaisselle d'argent; mais, à leur grand regret, ils ne purent rien lui faire accepter. Celte station terminée, les prédications de l'homme de Dieu ne discon* tinuèrent point; on l'invita à prêcher de toutes parts, et toujours on reçut de lui une réponse bienveillante. Une fois, un des siens, l'entendant promettre un sermon pour un jour de fête, lui fit remarquer qu'il s'était déjà engagé pour ce jourlà dans une autre église. « Laissez faire, répondit-il. Dieu « nous fera la grâce de multiplier notre pain : il est riche en « miséricorde sur ceux qui l'invoquent. — Mais votre santé « en souffrira ! — Si Dieu fortifie l'esprit pour lui donner de « quoi parler, il ne délaissera pas le corps par lequel se dis- « tribue sa parole. Et puis ne sommes-nous pas par étal la « lumière du monde? On a tort de se plaindre qu'un flam- « beau se consume en éclairant les autres. — Mais Dieu ne « défend pas d'avoir soin de sa santé. — Non, mais il défend « la défiance de sa bonté : et, si on me demandait un troi- « sième sermon pour le même jour, j'aurais moins de peine <( à le faire qu'à le refuser. Ne faut-il pas se fondre corps el « âme pour ce cher prochain, que Notre-Seigneur a aimé jus- « qu'à mourir d'amour pour lui ^ ? » Suivant ce principe, il lui
1 Le P. Binet, dans son ouvrage ; Quel est le meilleur gouvernement^ le doux ou le sévère? p. 193.
2 EspHt de saint François de Sales, p. XIV*, sect. xxx. — Année de la Visitation, 9 juillet.