L. V.— M. FRÉMIOT CONSENT AU DEPART DE M«« DE CHANTAL
celte proposition inattendue, le vénérable vieillard, qui était déjà dans sa soixante et onzième année, sent son âme bouleversée, il éclate en sanglots et ne peut contenir ses larmes. Pour calmer tant de douleur, sa chère fille se hâte de lui dire que la chose n'est encore qu'à l'état de projet, qu'elle la lui communique comme au confident de ses pensées, pour qui elle ne veut avoir rien de caché, mais qu'elle ne peut cependant lui dissimuler que M. de Genève, avec lequel elle en a conféré, eslime que ce dessein vient du ciel. « Je conviens, « répondit le vieillard, que M. de Genève a l'esprit de Dieu, « mais je vous prie de ne rien résoudre que je ne lui aie ce parlé. — Je vous le promets d'autant plus volontiers, reprit- « elle, que j'aime mieux m'en tenir à ce qae vous déciderez a tous les deux qu'à mes propres sentiments. » La sainte veuve partit ensuite pour Monthelon, où l'évéque de Genève vint quelques mois après bénir le mariage de son frère, le baron de Thorens, avec mademoiselle de Chantai. Le lendemain des noces, le saint prélat, l'archevêque de Bourges et M. Frémiot tinrent conseil sur cette grave affaire; et, pendant la conférence^ madame de Chantai, prosternée en prières, ne cessa de recommander la chose à Dieu avec d'abondantes larmes. Appelée devant les juges qui allaient prononcer sur tout son avenir, elle leur exposa avec netteté le pieux dessein qu'elle avait conçu, le bel ordre qu'elle avait mis dans les affaires de ses enfants, qui étaient libres de toutes dettes et de tout procès, enfin la possibilité d'élever ses deux cadettes auprès d'elle et même de venir au besoin sarveiller personnellement les intérêts de sa famille. A ce langage calme et plein de dignité, ni le père ni le frère ne purent méconnaître l'esprit de Dieu qui était en elle; et quand l'évéque, confirmant ces premières impressions, eut ajouté que le projet n'avait point été conçu à la légère, qu'il l'avait lui-même mûrement étudié pendant plusieurs années, et reconnu manifestement divin, qu'il eût cru s'opposer à la volonté de Dieu en le contrariant, que l'archevêque et le président devaient y faire réflexion et qu'il était
dangereux d'entraver les desseins qui viennent du ciel, M. Frémiot et Tarchevêque son fils ne purent plus résister. Ils rendirent les armes, et le consentement fut donné. Le président se borna à demander que la première maison de Tordre fût établie à Dijon; Tarchevêque à Bourges ou à Autun : la sainte veuve répondit à ces propositions que ce devait être à Annecy, soit parce qu'un institut naissant a un besoin journalier des lumières et des conseils du fondateur, soit parce qu'étant plus proche de Thorens, elle pourrait voir plus souvent sa fille et la former au gouvernement d'une grande maison. On se soumit à ces raisons; le dép&rt de madame de Chantai pour Annecy fut fixé à six semaines ou deux mois, et il fut convenu qu'elle emmènerait avec elle ses deux cadettes pour les élever ^ Le vieux baron de Chantai, qui avait paru jusqu'alors peu apprécier sa belle-fille, n*eut pas plus tôt appris ces déterminations, qu'il en jeta les hauts cris; il pleurait amèrement et semblait inconsolable; la sainte baronne se chargea de le calmer, et elle y réussit heureusement.
Après avoir amené à si bonne fin le projet qui avait été le but principal de son voyage, François officia le dimanche suivant à Monthelon, donna la communion à une grande partie des habitants^ et convertit, par un sermon qu il prononça, un jeune débauché, lequel se fit, peu après. Capucin et mourut en odeur de sainteté. Il reçut ensuite la visite de mademoiselle de Bréchard, jeune personne noble du Nivernais, qui avait quitté l'ordre du Carmel, n'en pouvant, pour cause de santé, supporter les rigueurs : en l'examinant, il trouva en elle une vertu si généreuse, une charité si parfaite, un attrait si puissant à s'associer avec madame de Chantai, qu'il n'hésita pas à prononcer que, dans les desseins de Dieu, elle devait être une des pierres fondamentales de rétablissement projeté; et il fut dès lors convenu avec elle qu'au premier appel elle se rendrait au lieu qui lui serait indiqué. Il partit ensuite pour An-
* Mémoires de la mère de Chaugy, p. î)9.