LIV. V. — COMMENCEMENT DE LA VISITATION
necy, où il s'occupa à tout préparer pour inaugurer au plus tôt le nouvel ordre.
Le saint fondateur crut devoir commencer sous la forme la plus modeste, par manière d'essai, et dressa en conséquence des constitutions provisoires. « Nous commencerons, dit-il S « avec la pauvreté, parce que notre congrégation ne prétendra c< s'enrichir que de bonnes œuvres. Voici, pour commencer, « quelle sera la clôture : aucun homme n'enlrera dans la « maison que dans les cas où la chose est permise pour les « monastères. Les femmes elles-mêmes n'y entreront qu'avec « la permission du supérieur. Les sœurs ne sortiront que pour « le service des malades après l'année du noviciat. Elles chance teront le petit ofBce de la sainte Vierge pour avoir en cela « une sainte et divine récréation ; et, du reste, elles vaqueront « à toutes sortes de bons exercices, notamment à celui de la « sainte et cordiale oraison. J'espère que la chose réussira : « ne pouvant pas mieux faire pour le moment, il est bon de « faire cela. »
Le saint évèque s'occupa ensuite de choisir le personnel qui devait servir de fondement à la nouvelle communauté^; déjà il avait madame de Chantai^ cette âme d*excellente vertu el de piété, comme il l'appelait, et mademoiselle de Bréchard, digne compagne d'une si sainte fondatrice. Il leur adjoignit mademoiselle Favre, fille aînée de l'illustre président de ce nom, son ami, laquelle réunissait en sa personne tous les talents de l'esprit^ l'aménité et la douceur des manières, les charmes de la conversation et l'agrément de la figure. Elle avait eu d'abord une grande vogue dans le monde; et la grâce avec laquelle elle dansa dans un bal à Ghambéry lui avait valu, entre autres fois, les plus vifs applaudissements. Mais, étant alors même rentrée en sa conscience : « Pauvre Favre I se dit-elle, « que te reviendra-t-il de ces pas mesurés que tu fais avec
1 Mémoire» de la niêre de Chaugy, p. 102 et suiv. - Lettre cciu*.
<c tant d'attention? On dira de toi : Cette demoiselle a bien a dansé, et puis ce sera tout; quelle triste récompense! » Comprenant par cette réflexion la vanité du monde et les regrets amers qu'elle se préparait pour l'heure dé la mort, elle avait formé la résolution de quitter le siècle, et s'était placée sous la direction du saint évéque, lorsque Louis de Sales, songeant à se remarier, vint demander sa main au président Favre. Celui-ci, accueillant la demande avec bonheur, s'empressa d'en informer sa fille. Mademoiselle Favre, loin d'y correspondre, pria aussitôt François de la soustraire à une recherche qui l'afAigeait et de l'aider à demeurer ferme dans sa pieuse résolution. L'évéque de Genève ne décida pas sans peine le président à sacrifier une alliance qui le flattait; mais auprès de son saint frère la chose fut plus facile. Un jour qu'il était à table avec lui : « Vous ne savez pas, mon frère, « lui dit-il en souriant, que vous avez un redoutable rival « à qui vous serez obligé de céder votre maîtresse? — n Comment donc, un rival? répondit Louis; qui oserait le « disputer avec moi? — C'est un rival, reprit François, de- « vant lequel, tout brave que vous êtes, vous trembleriez : « c'est Jésus-Christ, votre souverain Maître, que mademoi- « selle Favre a choisi pour son époux exclusivement à tout « autre : ainsi n'y pensez plus. — A Dieu ne plaise, répondit « le fervent chrétien, que je m'oppose à la vocation de made- « moiselle Favre et à la volonté du Seigneur ! » Et ayant vu ensuite la demoiselle : « Si vous me quittiez pour un autre « homme, lui dit-il, j'en serais inconsolable; mais, pour Dieu, t< je renonce à toutes mes prétentions, et je vous laisse au c( céleste Époux dont je ne suis que l'indigne sujet, ne méri- <( tant pas d'être son rival. » Libre ainsi de toute poursuite, mademoiselle Favre ne songea plus qu'à devenir la seconde compagne de madame de Chantai.
Le saint fondateur voulut en adjoindre une troisième : c'était mademoiselle Aimée de Blonay, qu'il avait connue et formée à la piété dès la première enfance pendant sa mission