‹ Vie de Saint François de SalesChapitre 128 sur 292 · LIV. VI. — RÉFORME DE L'ABBAYE DE SIXT · texte numérisé non relu

LIV. VI. — RÉFORME DE L'ABBAYE DE SIXT

Tannée 1603, c*esl*à-dire quinze ans auparavant, il avait essayé de faire rentrer dans le devoir les Religieux de cette maison; en 1604, il avait fait une seconde tentative et imposé des constitutions qui prescrivaient la vie commune et Tobéissance au prieur : nous avons rendu compte de ces deux faits au livre IV* de cette histoire ; mais ces constitutions furent si peu observées, que le public, tournant cette réforme en plaisanterie, disait que Tévéque n'avait rapporté de ses deux voyages que le froid des montagnes, les glaces et les neiges; et le débonnaire prélat, qui ne désespérait jamais de la conversion de personne, répondait aux railleries : a Vous avez beau « dire, il y a bonne semence sou s cette neige ; le temps de la « récolle viendra. Le laboureur qui voit ses champs couverts « de frimas attend avec patience le fruit de son travail ; et « moi aussi je vis dans cette attente. Quand la neige sera « fondue, nous ferons la moisson, [l faut travailler à Tœuvre « de Dieu selon la manière de Dieu^ et non selon Thumeur de « rhomme : or Dieu est patient et miséricordieux, il nous al- « tend à pénitence, au lieu que Thomme est prompt et co- « 1ère, et n'a souvent de miséricorde que pour lui-même ^ » Plein d'espoir, le patient prélat ne cessait donc d'exhorter par ses lettres les Religieux de Sixt i\ l'observation fidèle de leurs règles; et, en effet, au commencement de janvier 1618, ils s'y déterminèrent et lui en envoyèrent l'engagement exprès signé au chapitre. François, heureux de cette détermination, s'empressa de leur en dire toute sa joie et de ratifier cet acte capitulaire : « Nous approuvons et ratifions cet acte , « leur écrit-il le 23 janvier^, et recommandons qu'il soit ob- « serve. Nous vous en louons, nous vous aimons de tout notre « pouvoir dans les entrailles de Jésus-Christ, et vous donnons « notre bénédiction paternelle. » Jaloux de profiter de ces belles dispositions, il alla leur faire une troisième visite : là ,

* Année de la Visitation, 20 décembre.

* Lettre cdxii«.

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comme un sage supérieur qui mène peu à peu ses inférieurs à une perfection plus haute , il leur persuada de faire mieux encore et d'accepter des constitutions plus étendues et plus parfaites. « Sachant, dit-il', que les vénérables chanoines, « dociles à l'inspiration divine, veulent rétablir en entier Vana cienne observance régulière déchue et presque éteinte par « rinjure des temps, voulant seconder par notre autorité un a but si louable, nous avons ordonné ce qui suit... »

Puis il statue en substance que tout ce qui a été ordonné i la dernière visite sera observé ; que, dans un an, tous les chanoines prononceront leurs vœux, regardant Tannée présente comme Tannée de probation, et que désormais tout novice sera admis à la profession au bout de Tan s'il est reconnu capable, renvoyé s'il est reconnu impropre, éprouvé encore un an s'il est douteux ; que les profés seuls porteront le camail, et les novices le surplis; que tous les offices se feront selon les usages de la cathédrale, et que tous les samedis le prieur affichera la liste de ceux qui devront officier ou faire quelques cérémonies dans la semaine ; que les chanoines étudieront la théologie et les livres de piété; que le plus habile d'entre eux fera la classe aux novices, et exigera qu'ils apprennent le catéchisme du concile de Trente; que les femmes n'entreront jamais dans Tintérieur du monastère; que la maison entretiendra douze chanoines résidents ou tenus de droit pour résidents, en leur fournissant les vivres, le vêtement et toutes les choses nécessaires à la vie.

Tels furent les sages règlements par lesquels François de Sales assura le bon ordre de la communauté* Un seul Religieux fit difficulté de s'y soumettre, et s'oublia même jusqu'à menacer son évèque; Thomme de Dieu n'opposa que douceur à l'orage : le Religieux rebelle, gagné par cette mansuétude, reconnut sa faute et devint un des plus réguliers.

Pendant le temps que le saint prélat demeura à Sixt, arriva

1 Opuscules, p. 444.

UV. M. — MIRACLES PEiNDAiNT SON SÉJOIR A SIXT. 255

un fait des plus remarquables : un grand nombre de personnes étant venues du Faucigny, du Chablais et du pays de Gex pour conférer avec Tévéque sur diverses affaires, il fallut que Tabbaye traitât tous ces étrangers, et on compta qu'elle avait donné jusqu'à deux cents repas à des personnages de marque et quarante à ceux d'une condition moindre. François, affligé des dépenses qu'il occasionnait à la maison, dit aux Religieux qu'il prierait Dieu de les dédommager; et, chose merveilleuse! tel futTeffet de sa prière, que le monastère ne souffrit aucunement de ces dépenses. La rivière qui le traverse fournit tant et de si beaux poissons, que de mémoire d'homme on n'avait rien vu de semblable. On ne fit cuire d'autre pain que celui qu'on avait préparé pour les Religieux, et il y en eut pour tout le monde ; on prit au tonneau autant de vin qu'il en fallut, et le tonneau ne fut pas plus diminué que si les Religieux y eussent bu seuls, tous faits qui furent constatés par six chanoines de Tabbaye et déposés, sous la foi du serment, dans le procès pour la béatification du serviteur de Dieu^ Déjà précédemment le saint évéque avait fait dans ces contrées quelque chose de semblable : un jour qu*il traversait les montagnes du Faucigny par les grandes chaleurs de l'été, il désira procurer à ses compagnons de voyage quelques rafraîchissements pour étancher la soif brûlante qui les dévorait, et demanda du vin à une hôtellerie qui se rencontra sur sa route. L'hôte, lai ayant répondu qu'il n'avait que du vin gâté destiné à faire du ciment, et capable de rendre malades ceux qui en boiraient : « N'importe, dit l'évêque, faites-moi goûter de ce vin. >» L'hôte, après s'être fait prier, en apporte dans un verre : à peine l'homme de Dieu l'a-t-il approché de ses lèvres, que non seulement le vin qui était dans le verre, mais encore celui qui était dans le tonneau, devient excellent et délicieux. Tous les compagnons de voyage en burent, en emportèrent

1 Dép, de Bernard, Jean, Passist, Bianf, Afoccand et Desfayes. — Charl.- Aug., p. 516.

plusieurs bouteilles, et l'hôte en deux jours vendit le reste à un très haut prix^

Malheureusement le bel ordre qu'avait produit Tobservation exacte des constitutions données à Tabbaye de Sixt dura peu : des contestations vives s'élevèrent entre Tabbé et ses Religieux ; ces querelles firent disparaître la charilé, et avec elle la régularité. François n'en fut pas plus tôt informé, qu'il partit sur-le-champ, accompagné de deux célèbres jurisconsultes. Arrivé sur les lieux, il écouta les deux parties arec une patience et une douceur qui les disposèrent à agréer la sentence qu'il allait prononcer. Il pesa les raisons de part et d'autre, régla le différend avec une sagesse qui satisfit tous les esprits, rapprocha tous les cœurs, et étouffa jusqu'aux moindres germes de discorde. Il fit même plus : il gapt tellement l'estime et l'affection de l'abbé, Jacques de Mouxi, que celui-ci lui fit une confession de plusieurs années, en l'accompagnant des plus beaux sentiments de contrition et de ferveu;*. Le saint évoque s'en revint donc bien consolé ; mais à peine était-il de retour à Annecy, qu'arriva un exprès pour l'informer que l'abbé était tombé gravement malade, et qu'il le conjurait de venir le préparer à la mort. Sur cette nouvelle, il repartit aussitôt, malgré la longueur du chemin, qui était de deux journées de marche, et la difficulté de la route à travers les montagnes, les glaces et les neiges; car alors on était vers la fin de novembre.

Dès qu'il fut arrivé, il disposa l'abbé à faire une revue complète de toute sa vie ; il employa à l'entendre, pendant trois jours, l'après-midi tout entière jusqu'à la nuit; et le quatrième jour, la confession étant finie, ce bon vieillard, qui n'était que diacre, parce qu'il n'avait jamais voulu recevoir la prêtrise, se fit conduire, revêtu du surplis, jusque dans l'église, où il entendit la messe et reçut la communion de la main du saint évêque, avec un visage où rayonnaient la paix

i Charl.-Aug., p. 512.

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