LIV. V. — DÉPART DE MADAME DE CHANTAL
du Chablais. Il écrivit donc à M. de Blonay, qu'il appelait du doux nom de frère, pour le prier de lui amener sa fille après Pâques, époque à laquelle il comptait commencer sa petite congrégation. « Soyez généreux, dit-il au père * ; dites vous- « même à cette chère fille qu'il faut, non qu elle oublie son « peuple et la maison de son père, car elle s en souviendra touu jours devant Dieu, qui est notre père commun ; mais que c*est « singulièrement à elle que s'adressent les paroles de FÉpoux « sacré : Debout, hâtez-vous, mon aimée. Car enfin Aimée, u c'est son nom. » M. de Blonay, qui était dans Tétat ecclésiastique depuis la mort de sa femme, consentit volontiers au départ de sa fille; mais, par un concours de circonstances défavorables,«la chose ne s'exécuta que dix-huit mois plus tard. Il était encore deux saintes âmes, la sœur Fichet et la sœur de Gbastel, qui se tenaient prêtes à se rendre au premier signal du pieux fondateur. Mais une autre, quoique de condition obscure, ne Fintéressait pas moins : c'était Anne-Jacqueline Coste, cette vertueuse servante qu'il avait trouvée à l'hôtellerie de l'Écu de France, à Genève, lorsqu'il allait conférer avec Bèze. Touché des belles dispositions de cette âme d'élite, il l'avait retirée à Annecy, et la dirigeait dans la pratique des plus éminentes vertus, admirant sa piété tranquille au milieu du tracas d'une hôtellerie où il l'avait placée, son recueillement intérieur parmi la dissipation qui Tentourait, sa douceur inaltérable â travers les contradictions, enfin sa fidélité à tout faire pour le pur amour de Dieu, qu'elle honorait comme principe et but de toutes ses actions. Aussi il la qualifiait du nom de sainte, se recommandait à ses prières et recevait avec simplicité les observations qu'elle lui faisait avec candeur. Un jour qu'elle lui exprimait le désir d'être sœur converse dans le monastère de Religieuses qu'il devait établir : a Eh! qui vous a dit, reprit-il, que je dois établir « un monastère de Religieuses? — Personne, répondit-elle,
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« mais je ressens continuellement ce mouvement dans rnoo « cœur, et je vous le dis. » Le saint fondateur cependant n'avait alors communiqué son secret à personne; il en conclut que Dieu l'avait révélé à sa servante : en conséquence, il le lui avoua en toute simplicité; et depuis ce temps elle ne cessa de se préparer plus spécialement à la retraite, demandant souvent à son saint directeur, non par curiosité, mais par désir ardent de mieux servir Dieu dans un monastère : « Quand donc viendra madame ? » C'était ainsi qu'elle désignait la baronne de Chantai.
Les constitutions provisoires et le personnel delà nouvelle communauté étant ainsi préparés, il ne manquait plus qu'un logement. Un grand seigneur avait d'abord fait* bâtir, à ce dessein, une petite maison propre à loger douze personnes, avec un oratoire, à la condition d'y ériger un monastère régulier^; mais plusieurs difficultés étant survenues contre ce projet, une dame pieuse, jalouse de s'adjoindre à la petite communauté naissante, acheta une maison dite la Galerie, au faubourg de la Perrière, à Annecy, et la mit à la disposition du saint évèque, de sorte qu'au temps marqué tout se trouva prêt, et Ton n'attendait plus, pour commencer, que l'arrivée de la baronne de Chantai. Celle-ci ne fit pas défaut. Elle avait à plaider en recouvrement d'une somme considérable due à feu son mari : plutôt que de différer son départ pour suivre ce procès, elle paya la somme de ses propres deniers, et s'empressa, au jour convenu, de prendre congé du vieux baron de Chantai, son beau-père, ainsi que de toutes les personnes qu'elle connaissait à Monthelon. Ce fut partout une désolation indicible : le baron, aux pieds duquel elle se jeta pour lui demander, avec sa bénédiction, pardon de tout ce en quoi elle aurait pu lui déplaire, l'embrassa avec d'abondantes larmes et lui souhaita tout le bonheur qu'elle méritait; ses fermiers, ses voisins, les habitants du château, les pauvres surtout qui
1 Lettre cnf.